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lodes, et qui se sont imaginé qu'il faisait moins bien depuis le jour qu'il fit autrement. Il y en a qui sont allés jusqu'aux Orientales et pas au delà; il y en a qui sont allés jusqu'aux Feuilles d'Automne et qui croient encore que ç'a été là sa plus pleine et sa plus belle saison. Dans ses drames de même, il est des degrés auxquels plus d'un admirateur s'est arrêté. D'autres, au contraire, selon qu'ils survenaient avec plus de jeunesse et de fougue, ou avec plus de préméditation peut-être et de calcul, prenaient pour point de départ dans les @uvres du célèbre poēte précisément ce qui était le terme extrême au delà duquel n'allaient point leurs aînés. M. Théophile Gautier, devenu chef d'un démem. brement et d'une subdivision importante de l'école de Hugo, est de ceux qui n'ont pas craint à l'origine de prendre justement pour point d'appui, dans le talent initiateur, ce qui semblait à d'autres un excès ou une limite. Cela jusqu'à un certain point lui a réussi. Plume habile, savante en couleurs, curieuse en nuances, cherchant l'art pour l'art, ayant moins à dire qu'à décrire, il a fait dans son genre des miracles de hardiesse et d'adresse; il a fait rendre à notre langue plus qu'elle ne pouvait jusque-là. Sa manière est une manière s'il en fut jamais; mais elle est bien à lui, et il s'y joue. M. Maxime Du Camp, avec moins de fini, se rattache par le côté de Théophile Gautier à l'école de Victor Hugo; il aime et cultive la description pour elle-même, il la cherche; un de ses premiers soins a été de visiter cel Orient que le maitre n'avait chanté que de loin et sur la foi du rêve. Car M. Maxime Du Camp (il est juste de s'en souvenir en jugeant le poëte) est avant tout un voyageur, un voyageur consciencieux, infatigable, qui voit tout des lieux lointains qu'il visite, et qui de cette haute Égypte, de celle Nubie presque inaccessible, rapporte non-seulement des images brillantes, propres à orner des pages de récits, mais les empreintes positives des lieux et des monuments obtenues à l'aide des procédés modernes courageusement appliqués sous le soleil. Voilà son premier titre et son honneur.

Aujourd'hui, cependant, qu'il entre dans la vie littéraire plus franchement, et non pas en simple et riche amateur; aujourd'hui qu'il se fait à la fois critique, his. torien littéraire et un peu prophète, il nous permettra de compter de plus près avec lui et de peser ses paroles.

Sa Préface est des plus curieuses. L'auteur a la haine du vieux. Il reconnait avec nous que le public est devenu assez indifférent à la poésie, et il ne trouve pas que le public ait si tort : « Le public, dit-il, n'est ni ingrat ni indifférent; il veut qu'on l'amuse ou qu'on l'intéresse, il a raison. Il veut qu'on ne lui rabâche pas toujours les mêmes sornettes aux oreilles; il veut qu'on lui dise des choses nouvelles, il a raison encore. Quand les hommes forts de notre race ont paru dans la foule, quand Victor Hugo, Lamartine, Auguste Barbier, Alfred de Vigny, Balzac, ont parlé, il s'est fait tout à coup un grand silence autour d'eux; on a recueilli religieusement chacune de leurs paroles, on a battu des mains, et, d'un seul élan, on les a placés si haut que nul encore de nos jours n'a pu les atteindre. »

Ceci n'est pas tout à fait exact, et l'auteur fait là de l'histoire littéraire à sa fantaisie. Parmi les cinq écrivains qu'il rassemble si singulièrement, et dont il fait les hommes forts de sa race (ce qui ne saurait se soutenir de deux d'entre eux, à qui ce caractère de force convient médiocrement), il en est qui n'ont pas obtenu du premier coup cette admiration religieuse et ce grand silence, en supposant qu'on les leur ait jamais accordés. MM. Victor Hugo, de Vigny et de Balzac ont été plus ou moins lents à percer et ne sont point arrivés à la renommée d'un seul élan.

M. Maxime Du Camp, oubliant la chronologie, dit ensuite : « A l'époque où ces hommes sont venus, la France, épuisée, vaincue, conquise, hélas portait des vêtements de deuil et pleurait en silence; es meilleurs de ses enfants étaient morts, la mère sanglotait comme la Niobé antique ; une grande desolation était répandue sur elle. Les arts rampaient péniblement dans l'ornière d'une tradition à jamais usée...

Mais est-il donc nécessaire de rappeler que si MM. de Lamartine, Hugo, de Vigny, ont débuté dans les lettres vers 1820, à une époque où la France était encore voisine de 1815, c'est-à-dire du deuil de l'invasion, M. Auguste Barbier n'a réellement débuté qu'après juillet 4830, et qu'on ne saurait, avec toute la bonne volonté possible, le ranger dans une génération si antérieure ?

« Quand ceux que j'ai nommés, continue M. Du Camp, se levèrent, semblables à des prêtres de régénération, les vieilles murailles du monument littéraire s'ébranlèrent à leur voix, et tombèrent comme les murailles de Jéricho au bruit des trompettes israélites. Toute une jeune race forte et libérale se rangea derrière eux, et la révolution, longtemps disputée, put entin s'accomplir. - Ces hommes, nul ne les a remplacés; ils sont encore les plus élevées et les plus vigoureux malgré l'âge qui vient et les événements qui les oppriment... »

Je ne veux pas abuser des citations, mais il est impossible de ne pas montrer tout d'abord à l'auteur combien son appréciation des faits est arbitraire et sa classification des hommes inexacte. Il semblerait vraiment, d'après ce qui précède, que MM. de Lamartine, Hugo, de Vigny et Balzac, à leurs débuts, aient été des libéraux en toute chose et qui souffraient (comme pouvait le faire Casimir Delavigne) des événements de 1815, tandis que tous ceux qui les ont vus et suivis pendant des années savent qu'ils étaient surtout, par leurs origines et leurs premières inclinations, dans le parti contraire, dans le parti dit royaliste, ce dont, au reste, on ne saurait les blâmer; ils étaient les hommes de leur éducation et du milieu social où un premier hasard les avait placés.

Depuis que ces cinq hommes forts, réduits au silence pour une cause ou pour une autre, nous font défaut, « la nuit est revenue, dit M. Du Camp; chacun se traine à travers l'obscurité pour chercher la lumière, et nul ne la trouve. Où est-il le dieu génésiaque qui prendra pitié de nous, et qui dira Fiat lux! L'art en est arrivé à une époque de décadence manifeste, ceci n'est pas douteux, un excès ridicule d'ornementation a remplacé la richesse et la pureté des lignes, etc. >>

Mais, en vérité, il y a bien longlemps déjà (vingt ans au moins) que M. Auguste Barbier, qui n'a jamais eu qu'un cri puissant auquel le public ait répondu, se tait ou se fait peu entendre. Cet autre esprit d'un ordre élevé, M. de Vigny, depuis des années aussi, et par une préoccupation de chasteté trop idéale qu'il vaincra enfin, nous l'espérons toujours, se tient à l'écart dans un recueillement mystérieux qui a passé en proverbe. Si la nuit où nous sommes tient à leur silence, il y longtemps déjà qu'il fait soir. M. Du Camp nous donne là une histoire littéraire qui est par trop à vol d'oiseau et bien moins exacte que ses impressions de voyage.

Et ici, dans le sombre tableau qu'il trace des défauts et des vices de la littérature actuelle, l'auteur fait ce qui est trop ordinaire aux natures impétueuses et sans nuances, il se retourne contre lui-même, et entre en réaction contre les siens. Selon lui, en effet, il n'y a plus dans la littérature actuelle que de la forine, la pensée est absente ou sacrifiée : en architecture, en peinture, en sculpture, on ne rencontre, selon lui, que le pastiche, l'imitation du passé, une imitation confuse et entre-croisée des différentes époques, des différentes manières antérieures : « Il en est de même, dit-il, en littérature : on accumule images sur images, hyperboles sur hyperboles, périphrases sur périphrases; on jongle avec les mots, on saute à travers des cercles de périodes, on danse sur la corde roide des alexandrins, on porte à bras tendu cent kilos d'épithètes, etc. >>

Et dans ce style qui n'évite pas les défauts qu'il blåme, l'auteur s'amuse à prouver que tous, plume en main, jouent à la phrase et manquent d'une idée, d'un but, d'une inspiration : « Où sont les écrivains ? Je ne vois que des virtuoses. »

Mais, encore une fois, à qui donc s'en prend ici M. Du Camp? Quelle est cette école de l'art pour l'art à laquelle il fait tout d'un coup une si rude guerre ? C'est sa propre école d'hier, et pas une autre qu'elle. Car enfin si j'énumère dans ma pensée les différents écrivains et poētes qui ne sont point sans doute les cing hommes forts proclamés par lui, mais qui, malgré cela, ont leur place au soleil, je trouve des talents élevés et distingués qui, lorsqu'ils s'expriment en vers, veulent dire chacun quelque chose et s'attachent à rendre de leur mieux des impressions, des sentiments. M. Victor de Laprade, dans ses Symphonies, s'inspire du commerce de la nature et agite harmonieusement les problèmes de l'âme. M. Brizeux, dans son dernier recueil, s'applique à tirer des simples histoires de la vie privée leur fleur de morale et de poésie. D'autres encore aspirent à soutenir dignement la part légitime de la pensée dans l'art. M. Du Camp néglige tous ces hommes, il ne les compte pas, il ne les connait pas. En revanche, il s'élève contre les écrivains de nos jours, semblables, dit-il, « à ces pianistes qui exécutent des impossibilités incompréhensibles, mais qui sont hors d'état d'inventer

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