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illustre table, Son Altesse ne manquait jamais d'intervenir, et c'était chaque fois avec une vivacité d'esprit et de savoir' où se retrouvait la tradition de La Bruyère. Comme son père, M.le Duc aimait le jeu des Centuries historiques *. Il y voulait aussi des collaborateurs, ce qui nous donne à penser qu'il suivait encore en cela l'exemple paternel, et justifie ce que nous avons dit tout à l'heure de la part qu'aurait eue La Bruyère dans la centurie envoyée à madame de La Fayette.

Les aides historiques de M. le Duc étaient Malézieux, l'abbé Genest, peut-être aussi La Bruyère. Il est du moins hors de doute qu'il fut, avec les deux autres, en commerce d'amitié et d'esprit. Malézieux, que nous retrouverons plus tard, fut un des premiers confidents de son livre, et l'abbé Genest dut à son amitié de voir une de ses tragé

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1 Saint-Simon raconte une dispute sur un point d'histoire que

M. le Duc eut ainsi avec Fiesque; édit. Hachette, in-18, t. II, p. 319.-Son défaut était de se répéter, selon madame de Caylus (édit. Asselineau, p. 191). C'est de lui que La Bruyère a dû dire, au chap. des Grands (t. II, p.355): « Une chose arrive, ils en parlent trop. »

2 Chaulieu, Euvres, 1822, in-12, p. 139, 140, 258. 5 Souvenirs de madame de Caylus, p. 19o.

dies, Pénélope, mise par lui sur le même rang que la Bérénice de Racine ·. Le zèle de l'ami ne pouvait aller plus loin, d'autant que La Bruyère était un des plus grands admirateurs du poëte à qui, de cette façon, il donnait presque l'abbé Genest pour égal.

On connaît assez, sans que j'aie besoin d'y insister, cette admiration profonde de La Bruyère pour Racine; je m'y arrêterai cependant ici, afin de marquer en quelle circonstance il écrivit l'un des passages où elle se fit le mieux jour.

Les discussions de toutes sortes, principalement celles qui roulent sur les matières de l'esprit, étaient fort en usage, chez M. le Duc et chez madame la Duchesse, soit à l'hôtel de Condé, soit au château de Saint-Maur, leur chère Mauritanie, comme l'appelait Chaulieu ?. On y discutait à toute outrance, de plein cæur et à plein gosier, ce qui fit dire à La Bruyère, au sortir sans doute d'une de ces disputes à tue-tête : « On parle impétueusement dans les entretiens ». » Lassay, dont nous aurons à reparler, qui était sou

3

i Edit. Destailleur, t. I, p. 148. 2 Chaulieu, p. 144. 3 T. I, f. 244•

vent de ces querelles littéraires, va nous dire en quelques mots comment elles se passaient, et sur quelles matières elles s'engageaient de préférence.

Il avait manqué à l'une des plus curieuses; mais quelqu'un de ses amis lui en avait écrit le sujet, ainsi que les incidents. Il lui répondit’: « Vous me faites une peinture fort plaisante de la dispute qu'il y a eu à SaintMaur. Je me suis trouvé à plusieurs de la même espèce, et je sais qu'il est bien plus nécessaire d'avoir une bonne poitrine que de bonnes raisons. Vous voulez savoir, ajoutet-il, mon sentiment sur la question; avant de vous le mander, je dirai comme Montagne, je vous le donne pour mien et non pour bon. »

De quoi s'était-il agi? sur quoi avait-on si vivement disputé? Sur le parallèle de Corneille et de Racine, les uns tenant pour celui-là, les autres -- parmi lesquels se ran

gea Lassay-s'acharnant pour celui-ci. Peutêtre vais-je me tromper; mais il me semble que La Bruyère était de cet impétueux entretien, et qu'après y avoir rompu sa lance

1 Recueil de diverses choses, t. II, p. 479.

aussi bien qu'un autre, il écrivit, comme résumé du débat, le parallèle qui se trouve dans son livre ', avec une préférence si marquée pour Racine à l'exorde et à la conclusion.

Ces disputes littéraires, toutes bruyantes qu'elles fussent, étaient pour La Bruyère le bon côté de la vie à Saint-Maur ou à l'hôtel de Condé. Auprès était l'influence mauvaise à laquelle, malgré ce qu'il avait de résistant dans la pensée et dans le caractère, il ne lui fut pas possible de toujours échapper. L'esprit dirigeant de cette maison, l'esprit de madame la Duchesse réagit sur le sien, quoi qu'il pût faire.

C'était un esprit endiablé, une verve de mauvaise langue intarissable, tout à la satire aussitôt tournée en couplets"; tout à l'allusion méchante qui, d'un tour de plume, devenait romans ou chanson: « Dans la maison

1 T. II, p. 152-154.

; V. Brillon, le Théophraste moderne, p. 50. La duchesse y est vantée sous le nom de Borbone, pour son talent à tourner un vaudeville. V. aussi les Lettres de madame Dunoyer, t. I, p. 13-14, et les articles de M. Philarète-Chasles, les Femmes chansonnières sous Louis XIV, Revue de Paris, 17 et 31 août 1834. Plusieurs couplets de la duchesse y sont cités.

3 Madame de Caylus parle d'un roman que la

nfuence de la maison

Sllues

Conde

299 de madame la Duchesse, dit la princesse palatine', la méchanceté passe pour de l'esprit. »

La Bruyère étant de cette maison, faut-il s'étonner que la méchanceté l'ait gagné?

L'amertume lui poussa dans ce monde amer, mais pour tourner surtout contre ceux qui la lui avaient donnée. Son fiel lui venait des grands; c'est sur eux qu'il déborda. « Ils n'ont point d'âme,va-t-il dit, et c'est aux Condé qu'il pensait; c'est à M. le Duc, c'est à madame la Duchesse, dont, sur ce point, la réputation était faite : « Si son esprit est bon, a dit encore la Palatine, son coeur est mauvais. »

C'est juste pour le cœur; pour l'esprit, moins. La femme qui fit tant de chansons ordurières ; qui, sur la fin de sa vie, n'eut d'admiration que pour Grécourt et préféra les niaiseries du jocrisse Maranzac à la finesse de Fontenelle, à l'éloquence de Fénelon, n'avait pas l'esprit bon. L'amour du bouffon y dominait; La Bruyère s'en ressentit. C'est pour entrer dans ce goût qu'il écrivit les chapitres au comique outré qui, tels que ce

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duchesse avait fait ainsi. Souv., éd. Asselíneau, p. 180

1 Mémoires, édit. Busoni, p. 250. 2 Ibid., p. 269. 3 Nodier, Mélanges d'une petite Bibliothèque, p.41.

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