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d'hommes cuirassés, furent frappés de stupeur et de tremblement, et s'étonnèrent que les chevaliers fussent de si grand matin armés et prêts au combat. Ceuxci, en effet, tiraient à coups de flèches sur tous ceux qu'ils voyaient marcher dans la ville, et comme leur machine s'élevait au dessus des murailles, ils ne cessaient de combattre et de lancer des traits et des pierres sur tous les individus qu'ils découvraient dans l'enceinte intérieure de la place. De leur côté les Gentils , se réunissant en groupes, ne se faisaient pas faute de lancer également des flèches pour atteindre le duc et résister à ses efforts ; d'autres se portaient sur les remparts et blessaient les pélerins de leurs traits légers, et les pélerins à leur tour leur répondaient vigoureusement. Au milieu de ce combat, également acharné au dedans et au dehors, les chevaliers enfermés dans la machine, qui s'élevait au dessus des murailles de la ville de la hauteur d'une lance de frêne , lançaient d'énormes blocs de pierre pour faire brèche aux murailles et repousser ceux qui les défendaient, et en même temps ils frappaient à coups de flèches et de pierres ceux des Sarrasins qui erraient cà et là dans la ville. D'un autre côté, et sur la montagne de Sion, les chevaliers du comte Raimond, enfermés dans une autre machine, lançaient aussi des pierres et des traits pour faire brèche aux murailles et frapper ceux qui leur résistaient, tandis que ceuxci se consumaient en vains efforts contre la machine du comte : cette machine avait été dressée et appliquée de ce côté contre la muraille, pendant la même nuit et à la même heure où la machine commandée par le duc Godefroi était dressée sur un autre point.

Tandis que le siége de la Cité sainte se prolongeait ainsi , quoique les Chrétiens employassent avec la plus vive ardeur tous les moyens possibles pour parvenir à s'en rendre maîtres, on entendait parler sans cesse des menaces du roi de Babylone et des forces dont il disposait. Des transfuges qui, avant le moment où la ville fut prise , indiquirent au frère Tancrède les trésors et les ornemens renfermés dans le temple du Seigneur, firent alors connaître aux princes de l'armée que l'on envoyait constamment des messagers au roi de Babylone pour l'informer de tout ce qui se passait , et que ces messagers sortaient par le côté de la ville qui n'avait pu être investi , et par la porte de la montagne des Oliviers et de la vallée de Josaphat; que très-souvent aussi les messagers du roi rentraient dans la ville par la même issue, portant en secret à ses défenseurs les avis et les instructions de ce roi, et qu'enfin les Chrétiens pourraient réussir facilement à intercepter ces communications. Aussitôt les princes chrétiens tinrent un conseil secret, à la suite duquel ils allèrent , au milieu de la nuit, placer des hommes en embuscade dans la vallée et à la sortie de la montagne , faisant ainsi observer soigneusement tous les chemins en avant et en arrière, afin que personne ne pût descendre d'Ascalon, de Babylone ou de toute autre partie du royaume, et tenter de porter, comme à l'ordinaire, les messages, en passant par la porte demeurée libre, sans tomber dans un piége et sans être fait prisonnier, ne pouvant trouver aucun moyen de refuge, ni échapper aux mains de ces nouveaux surveillans.

Déjà les sentinelles des Chrétiens avaient été pla

cées sur les chemins, ainsi que sur la montagne des Oliviers, lorsqu'au milieu des ténèbres de la nuit, deux Sarrasins venant d'Ascalon et portant aux assiégés des dépêches du roi de Babylone, tombèrent dans le piége qui leur était préparé, au moment où ils espéraient entrer dans la ville sans aucun obstacle. Les chevaliers qui veillaient auprès de la porte s'emparèrent aussitôt de ces deux hommes; mais l'un fut percé d'un coup de lance par ủn jeune imprudent, et expira bientôt après; l'autre fut conduit sain et sauf en présence des princes chrétiens, afin qu'on pût lui arracher par des menaces , ou en lui promettant la vie sauve, l'aveu de ce qu'il était chargé d'annoncer, et que par ce moyen les coups des ennemis connus à l'avance fussent moins dangereux. Tremblant et rempli d'inquiétude pour sa vie, le Sarrasin déclara beaucoup de choses sur le roi de Babylone et sur son message; il annonça qu'il était chargé d'inviter les fidèles chevaliers du roi et les habitans de la ville à ne point se laisser abattre par la terreur et les fatigues, à se soutenir les uns les autres, à demeurer fermes dans la résistance , assurés qu'ils devaient être que le roi avait résolu de marcher à leur secours avec de grandes forces de là en quinze jours, afin d'exterminer les Français, et de délivrer les assiégés. Après cette déclaration et plusieurs autres, le Sarrasin fut rendu aux chevaliers, qui lui lièrent les pieds et les mains, et le firent placer sur un mangonneau, afin qu'au premier ou au second effort de cette machine, son corps fut jeté par-delà les murailles de la ville. Mais la machine, surchargée de ce poids ertraordinaire, ne put lancer bien loin le malheureur

Sarrasin : il tomba au pied des murs sur des rochers pointus , eut la tête et le corps fracassés, et mourut, à ce qu'on rapporte, un instant après.

Les habitans de la ville et les chevaliers du roi de Babylone voyant leurs communications avec le roi ainsi interrompues, tandis que les Chrétiens continuaient à les attaquer avec une nouvelle audace, et que leurs machines établies de tous côtés ne cessaient de faire beaucoup de mal , résolurent aussi de construire et de dresser quatorze mangonneaux qui seraient constamment employés à lancer vigoureusement des pierres sur ceux des Chrétiens, afin de les ébranler et de les détruire à coups redoublés, et d'envelopper dans le même péril les fidèles qui les occupaient. Neuf de ces quatorze machines furent établies en face de celle du comte Raimond , et un grand nombre de citoyens se mirent aussitôt en devoir de les faire manoeuvrer : ils attaquèrent si vivement et à coups si redoublés la machine du comte, qu'elle en fut en effet entièrement brisée, et que les assemblages tombèrent de tous côtés. Tous les hommes de guerre qui y étaient enfermés, effrayés de cet événement inattendu, et frappés de stupeur, eurent beaucoup de peine à échapper eux-mêmes au péril qui les menaçait. Comme il leur était impossible de se maintenir au milieu de cette grêle de pierres, et de protéger leur machine, ils la retirèrent loin des murailles ; et dès ce moment il ne se trouva plus personne qui osât y monter de nouveau et reprendre l'offensive contre les assiégés. Les cinq autres mangonneaux furent dirigés par les Sarrasins contre la machine de Godefroi, et les ennemis espéraient aussi pouvoir la renver

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ser et la détruire, en l'attaquant avec la même impétuosité ; mais, grâce à la protection de Dieu, quoiqu'elle fût souvent atteinte et ébranlée par des pierres qui semblaient devoir l'écraser, elle se maintint entière ; les claies d'osier dont elle était couverte la garantirent de la violence des chocs, et amortirent l'effet des pierres lancées sur elle avec la plus grande force. Il у

avait sur le sommet de cette machine une croix resplendissante d'or, et sur laquelle avait été placée une figure du Seigneur Jésus : les Sarrasins firent tous leurs efforts pour la frapper avec les pierres qu'ils lançaient, mais ils ne purent jamais parvenir à la faire tomber , ni même à l'atteindre. Tandis qu'ils continuaient à viser sur le même point, une pierre , volant à travers les airs , vint frapper par hasard un chevalier, placé à côté du duc, l'atteignit à la tête, lui brisa le crâne, et fit jaillir la cervelle : le chevalier mourut sur le coup. Le duc, se remettant promptement d'un événement aussi inattendu, continua à tirer avec son arbalète sur les assiégeans qui faisaient manœuvrer leurs machines; et de temps en temps, lorsque quelque claie frappée par une pierre venait à tomber, le duc la remettait aussitôt en place, et la rattachait avec des cordes.

Les chevaliers sarrasins, voyant que tout l'effort de leurs machines était insuffisant contre les claies d'osier, lançaient de temps en temps sur ces claies des vases remplis de feu, dans l'espoir que quelque charbon ou quelque étincelle se fixerait sur les substances sèches, que le souffle du vent alimenterait le feu , et finirait par embrâser la machine; mais l'habileté des

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