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ne trouve que sur la montagne de Sion un petit ruisseau extrêmement faible, conduit par un aquéduc souterrain, à un trajet de flèche du palais de Salomon, jusqu'au lieu où cet édifice s'élève en forme carrée, présentant l'aspect d'un couvent entouré de murailles : les eaux du ruisseau se ramassent pendant la nuit dans l'enceinte de ce bâtiment, et le jour les habitans de la ville s'en servent et y abreuvent les animaux.

A force de puiser de l'eau l'armée chrétienne parvint à se restaurer un peu, quoique les habitans ne cessassent de lancer des traits, vers le côté qui n'était pas assiégé, sur ceux qui s'y rendaient, faisant tous leurs efforts pour repousser sans cesse les Chrétiens loin de ce réservoir. Les princes de l'armée, et tous ceux qui pouvaient payer, avaient des raisins et du vin en abondance; mais les pauvres, ceux qui avaient épuisé leurs ressources, ne trouvaient pas même, en quantité suffisante, de l'eau telle que vous venez de l'ouïr. Ce fléau augmentant journellement , et aggravant la position du peuple catholique, les princes de l'armée crurent devoir, d'après l'avis des évêques et des membres du clergé qui étaient présens, consulter un homme de Dieu qui habitait, solitaire, dans une tour antique et d'une grande hauteur, située sur la montagne des Oliviers, et lui demander ce qu'ils avaient à faire, quel parti ils devaient prendre d'abord, en lui annonçant l'ardent desir qu'ils éprouvaient d'entrer dans la ville sainte , et de visiter le sépulcre du Seigneur , après avoir entrepris un long voyage dans ce dessein, et bravé des périls infinis. L'homme de Dieu, ayant appris leurs projets et

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leurs desirs, leur donna le conseil de commencer d'abord, en toute dévotion, à se mortifier

par

des jeûnes, de continuer assidûment leurs prières, et d'aller ensuite avec plus de confiance, et sous la protection de Dieu , livrer de nouveaux assauts contre les murailles et les Sarrasins qui les défendaient.

Par suite des conseils de l'homme de Dieu, les évêques et le clergé ordonnèrent un jeûne de trois jours, et le sixième jour de la semaine tous les Chrétiens marchérent en procession autour de la ville; ils se rendirent de là sur la montagne des Oliviers, vers le lieu où le Seigneur Jésus monta aux cieux; et se portant sur une autre place, celle où il enseigna à ses disciples à prier, ils s'y arrêtèrent en toute dévotion et humilité. Sur ce même emplacement, Pierre l'Ermite et Arnoul de Roie ( château de Flandre), clerc doué de beaucoup de science et d'éloquence , ayant parlé au peuple, apaisèrent les nombreuses querelles qui s'étaient élevées entre les pélerins en diverses occasions. Leurs exhortations spirituelles parvinrent aussi à éteindre l'inimitié qui régnait depuis long-temps entre le comte Raimond et Tancrède, et qui provenait de l'injustice du comte Raimond , lequel refusait de payer à Tancrède la solde qu'il lui avait promise. Les deux princes furent touchés de componction et se réconcilièrent. Après eux beaucoup d'autres chrétiens se réunirent également en bonne intelligence, et toute la procession des pélerins descendit alors de la montagne des Oliviers et se rendit sur la montagne de Sion, dans l'Église de la sainte Mère de Dieu. Pendant ce trajet, des clercs vêtus de blanc et portant avec respect des reliques

de Saints , et un grand nombre de laïques furent frappés par les flèches des Sarrasins, qui du haut de leurs remparts voyaient passer le cortège, car les murailles de la ville ne sont éloignées de l'église de Sion qu'à la distance d'une portée de flèche. Afin d'exciter la fureur des Chrétiens et en témoignage de mépris et de dérision, les Sarrasins dressèrent des croix sur le même emplacement, et crachèrent sur ces croix, tandis que d'autres ne craignaient même pas de les arroser de leur urine en présence de tout le monde.

Les jeûnes, la sainte procession, les litanies et les prières étant terminés, et le ciel déjà enveloppé dans les ténèbres, au milieu du silence de la nuit, on transporta les diverses pièces de la machine et tout l'attirail des instrumens à projectiles, vers le quartier de la ville où est situé l'oratoire du premier martyr Étienne, du côté de la vallée de Josaphat : c'était un jour de sabbat , et l'on dressa aussitôt autour de la machine des tentes transportées de la première station. Ce fut là que l'on termina entièrement la construction de la machine, de tous les instrumens å projectiles et du bélier. D'après une résolution des grands, on mit d'abord en place et l'on dressa trois mangonneaux , avec lesquels les Chrétiens commencèrent à livrer assaut, pour tâcher de tenir les Sarrasins éloignés des murailles et pour s'en rapprocher eux-mêmes, en continuant à lancer des traits et des pierres. Les Sarrasins voyant qu'en effet leurs murailles étaient fortement ébranlées et battues en brèche par ce genre d'attaque, remplirent des sacs de paille , fixèrent bien près les unes des autres des cordes de vaisseau d'une grosseur énorme , et appliquèrent les

sacs contre les murailles , afin d'amortir le choc des pierres que lançaient les mangonneaux et d'en préserver leurs fortifications. Le duc voyant ce nouvel obstacle, et retirant immédiatement du feu des flèches embrasées, les lança avec une arbalète contre les cordes et les sacs ; le feu s'attacha aussitôt aux substances desséchées, un vent léger l'entretint et l'anima; bientôt les sacs et les cordes furent brûlés, et l'on recommença à battre les murailles en brèche.

Afin de mieux assurer l'effet de cette attaque et la destruction des murailles, on fit avancer un bélier d'un poids et d'une dimension énormes, et recouvert de claies en osier. Poussé avec une grande vigueur par une quantité innombrable de pélerins au-delà du fossé de la ville qu'on avait comblé, le bélier attaqua et renversa en un moment les barbacanes, c'est-àdire la muraille extérieure; et ouvrant ainsi un chemin pour conduire la machine vers les murailles intérieures et plus antiques, il pratiqua une large et terrible ouverture , par laquelle on arrivait ainsi jusque sur la ville. Les Sarrasins, voyant cette vaste brèche et ne pouvant demeurer plus long-temps exposés à un si grand péril, firent du feu avec du soufre, de la poix et de la cire, et brûlèrent le bélier qui se trouvait placé tout près des murailles de la ville, de peur qu'il ne recommencât à les battre de sa tête de fer, ou qu'il n'agrandît la brèche déjà ouverte. Aussitôt les serviteurs de Dieu, poussant des cris, allèrent de tous côtés dans les tentes pour chercher de l'eau, et parvinrent enfin à éteindre les flammes qui constimaient le bélier.

Dans le même temps les mangonneaux continuaient sans relâche à battre les murailles et en éloignaient les Sarrasins qui cherchaient à les défendre. Sans prendre aucun moment de repos, les Chrétiens dressèrent aussitôt leur grande machine avec tous ses agrès, ses cloisons intérieures, ses étais superposés, ses claies doublées de cuirs de taureau, de cheval et de chameau, et ils y firent entrer des chevaliers, qui devaient attaquer la place et combattre avec plus de facilité contre les assiégés. Ils travaillèrent avec ardeur, depuis le jour du sabbat, à assembler toutes les pièces de cette machine, et n'eurent terminé leur entreprise que le cinquième jour de la semaine, vers lesoir. Le duc Godefroi et son frère Eustache, et deux autres frères, Ludolfe et Engelbert, originaires de la ville de Tournai, furent chargés de veiller sur cette machine et de diriger l'attaque contre la ville. Le duc et les siens occupèrent l'étage supérieur ; Ludolfe et son frère, et les autres Chrétiens qui les suivaient, se placèrent dans l'étage du milieu, et l'étage inférieur fut réservé pour ceux qui devaient pousser la machine contre la muraille. Lorsque tous les chevaliers eurent occupé le sommet de la machine et les autres étages, les barbacanes se trouvant renversées et le fossé comblé, les Chrétiens mirent eux-mêmes et volontairement le feu à leur bélier, qu'il était trop difficile de faire mouvoir à cause de sa pesanteur, et qui pouvait, par son immensité, mettre obstacle aux mouvemens de la machine mobile.

Le sixième jour de la semaine , et dès le matin, les chevaliers sarrasins et tous ceux qui étaient dans la ville, voyant cette machine toute dressée et remplic

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