Page images
PDF
EPUB

LIVRE SIXIÈME.

La cité sainte ainsi investie de toutes parts , le cinquième jour du siége les Chrétiens se revêtirent de leurs cuirasses et de leurs casques à la suite d'un conseil, en vertu des ordres des princes, et, faisant une tortue avec leurs boucliers, ils assaillirent les murailles et les remparts. Les Sarrasins furent vigoureusement attaqués à coups de pierres et avec des frondes et des flèches qui volaient par dessus les murailles, et l'on combattit du dehors et du dedans durant une bonne partie de la journée : beaucoup de fidèles furent blessés à coups de pierres et mis hors de combat; quelques-uns d'entre eux eurent les yeux percés par des flèches. Dieu permit qu'aucun des chefs ne fût frappé ce jour-là. Les Chrétiens, irrités des maux que souffrait le peuple , redoublaient d'ardeur et se battaient avec acharnement; ils attaquèrent fortement les murs extérieurs que l'on appelle Barbacanes, et les endommagerent sur quelques points avec des marteaux en fer et des hoyaux : ce jour-là, cependant, ils ne purent pousser bien loin leur entreprise.

Lorsque ce premier orage de guerre fut apaisé, le duc et les princes de l'armée ayant reconnu qu'il

leur serait impossible de prendre la ville d'assaut et par la force des armes, et, rentrés dans leur camp, ils tinrent conseil et tombèrent d'accord qu'ils ne pourraient jamais parvenir au but de leurs efforts , s'ils ne réussissaient à s'emparer de la place à l'aide de machines et d'instrumens de guerre. Tous jugerent donc nécessaire de faire construire des machines, des pierriers, et des béliers; mais comme le bois est très-rare dans le pays, la matière première manquait absolument. Un frère chrétien, né Syrien, indiqua alors aux pélerins un lieu où ils pourraient trouver des bois nécessaires pour leurs constructions, et qui était situé au milieu des montagnes, vers le pays de l'Arabie. Aussitôt qu'on eut reçu cette information, Robert de Flandre, Robert seigneur des Normands et Gérard de Cherisi, prenant avec eux une troupe de chevaliers et d'hommes de pied, se rendirent à quatre milles du camp, et, ayant trouvé du bois, ils le posèrent sur le dos des chameaux, et revinrent au camp sans accident.

Le lendemain, dès le point du jour, tous les ouvriers se mirent à l'ouvrage pour construire les machines et le bélier, les uns travaillant avec des haches, les autres avec des tarières ; ils continuèrent ainsi jusqu'à ce qu'au bout de quatre semaines, les machines à lancer des pierres et le bélier fussent complétement terminées et dressées en face de la tour de David, sous les yeux des ennemis enfermés dans cette tour. On convoqua alors les jeunes gens et les vieillards, les jeunes garçons, les jeunes filles et les femmes, pour aller dans la vallée de Bethléem chercher de petites branches et les rapporter au camp

sur des mulets et des ânes, ou sur leurs épaules, afin de tresser de triples claies dont la machine serait ensuite recouverte , pour être mise par là à l'abri des traits des Sarrasins. On fit, en effet, comme il avait été dit: on apporta une grande quantité de petites branches et d'osier, on tressa des claies, et on les doubla encore avec des cuirs de cheval, de taureau et de chameau , pour mieux garantir la machine des feux de l'ennemi.

Tandis que le siége traînait ainsi en longueur, et que l'on construisait lentement et péniblement les machines , quelques hommes, poussés par le besoin, se séparerent de l'armée pour aller chercher des vivres : le hasard les conduisit dans les environs de la ville de Ramla , dont j'ai déjà parlé ; ils y ramassèrent du butin, et, s'étant remis en route emmenant avec eux des bestiaux, ils furent attaqués et battus par des Sarrasins placés en embuscade, qui étaient venus d'Ascalon , ville appartenant au roi de Babylone, et qui leur enlevèrent leur butin. Gilbert de Trèves et Achard de Montmerle, vaillans chefs des Chrétiens et hommes nobles, périrent dans cette rencontre après s'être long-temps défendus, et eurent la tête coupée : tous leurs compagnons prirent la fuite à travers les montagnes. Comme ils s'avançaient rapidement pour retourner à Jérusalem , Baudouin du Bourg, qui était sorti du camp avec Thomas de Féii et une troupe de chevaliers, également pour aller chercher des vivres, rencontra ses frères fuyant en désordre. Informé de leurs malheurs, il releva leur courage et les engagea à retourner avec lui pour aller se venger de leur désastre. Les péle

rins, ranimés par les paroles de ces hommes vaillans, se remirent tous aussitôt à la poursuite de leurs ennemis; ils combattirent long-temps contre eux ; de part et d'autre il y eut beaucoup de morts et de blessés, et Baudouin du Bourg fut blessé d'un trait qui le frappa sur la poitrine.

Enfin les Chrétiens ayant pris l'avantage et mis les Sarrasins en fuite, retinrent prisonnier un de leurs chevaliers , homme très-noble, au front chauve, à la taille élevée, déjà chargé d'années et très-gros de corps ; ils le conduisirent à Jérusalem , et l'attacherent avec des chaînes de fer dans la tente de Baudouin du Bourg ; mais le Turc alla fièrement s'asseoir sur le trône de Baudouin, recouvert d'une pourpre extrêmement précieuse. Les princes chrétiens voyant que le Sarrasin était noble, vaillant et rempli de sagesse,

cherchérent souvent à recueillir des informations sur sa vie et sa conduite, eurent plusieurs discussions à ce sujet, et firent leurs efforts pour le convertir à la foi chrétienne. Mais comme il s'y refusa obstinément, on le fit conduire en face de la tour de David, et l'écuyer de Baudouin lui trancha la tête en présence de tous les Turcs qui défendaient cette tour, afin qu'ils fussent effrayés par cet exemple. Les corps des deux princes Gilbert et Achard, morts en combattant les Turcs, furent ensuite transportés dans le camp au milieu des lamentations de tous les Chrétiens; les prêtres catholiques célébrèrent leurs obsèques, et déposèrent leurs ossemens dans le cimetière de leurs frères chrétiens, situé en dehors de Ja ville.

Le siège de Jérusalem , la Cité sainte et notre mère

commune, que les enfans adultérins avaient envahie, et disputaient aux fils légitimes, fut commencé le troisième jour de la seconde semaine du mois de juillet, mois insupportable à cause de l'ardeur excessive du soleil, principalement dans cette contrée de l'Orient où non seulement l'on ne trouve aucun ruisseau, mais où l'on ne rencontre même de source d'eau vive, pour si petite qu'elle soit , qu'à trois milles de la ville : aussi cette chaleur brûlante du soleil, ce défaut absolu d'eau et cette sécheresse intolérable, ne cessèrent de désoler le peuple chrétien pendant toute la durée du siége. Ceux des pélerins qu'on envoyait de tous côtés chercher des sources et puiser de l'eau, revenaient quelquefois sains et saufs après avoir trouvé une fontaine, mais d'autres fois ils tombaient entre les mains des Gentils, qui les saisissaient et leur tranchaient la tête : ceux qui revenaient rapportaient, dans des sacs de peau de chèvre, une eau toute trouble, devenue bourbeuse à la suite des querelles qui s'élevaient entre ceux qui voulaient puiser en même temps, et remplie en outre de sangsues, espèce de ver qui glisse dans les mains. On faisait payer deux pièces de monnaie à chacun de ceux qui portaient les lèvres à l'embouchure très-étroite de ce sac pour avaler une gorgée de cette eau, quelque vieille et pourrie qu'elle fût, et toujours puisée dans des marais puans ou d'antiques citernes. Beaucoup de gens du menu peuple, poussés par une soif dévorante, venant à obtenir la faculté de boire de cette manière, avalaient souvent les sangsues dont j'ai parlé, et mouraient bientôt à la suite d'une enflure dans le gosier ou dans le ventre. D'ailleurs on

« PreviousContinue »