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bonheur fût indépendant de nous, & qui pourtant voulût bien s'occuper du nôtre; enfin qui, dans le progrès des temps fe ménageant une gloire éloignée, pût travailler dans un fiecle & jouir dans un autre. * Il faudroit des Dieux pour donner des loix aux hommes.

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LE même raifonnement que faifoit Caligula quant au fait, Platon le faifoit quant au droit pour définir l'homme civil ou royal qu'il cherche dans fon Livre du regne; mais s'il eft vrai qu'un grand Prince eft un homme rare, que fera-ce d'un grand Législa teur? Le premier n'a qu'à fuivre le modele que l'autre doit propofer. Celui-ci eft le Méchanicien qui invente la machine, celuilà n'eft que l'ouvrier qui la monte & la fait marcher. Dans la naiffance des Sociétés, dit Montefquieu, ce font les chefs des Républiques qui font l'institution, & c'est enfuite l'inftitution qui forme les chefs des Républiques.

CELUI qui ofe entreprendre d'instituer un Peuple, doit fe fentir en état de changer, pour ainfi dire, la nature humaine ; de

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*Un Peuple ne devient célebre que quand fa légiflation commence à décliner. On ignore durant combien de fiecles l'inftitution de Ly curgue fit le bonheur des Spartiates, avant qu'il fûr queftion d'eux dans le refte de la Grece.

transformer chaque individu, qui par luimême est un tout parfait & folitaire, en partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque forte fa vie & fon être; d'altérer la conftitution de l'homme pour la renforcer; de fubftituer une exiftence partielle & morale à l'exiftence phyfique & indépendante que nous avons tous reçue de la nature. Il faut, en un mot, qu'il ôte à l'homme fes forces propres pour lui en donner qui lui foient étrangeres, & dont il ne puiffe faire ufage fans le fecours d'autrui. Plus ces forces naturelles font mortes & anéanties, plus les acquifes font grandes & durables, plus auffi l'inftitution est folide & parfaite en forte que fi chaque Citoyen n'est rien, ne peut rien, que par tous les autres, & que la force acquife par le tout foit égale ou fupérieure à la fomme des forces naturelles de tous les individus, on peut dire que la légiflation eft au plus haut point de perfection qu'elle puiffe atteindre.

LE Légiflateur eft à tous égards un homme extraordinaire dans l'Etat. S'il doit l'être.

par fon génie, il ne l'eft pas moins par fon emploi. Ce n'eft point magiftrature, ce n'eft point fouveraineté. Cet emploi, qui conftitue la République, n'entre point dans fa conftitution; c'eft une fonction particuliere & fupérieure, qui n'a rien de commun avec

l'empire humain: car fi celui qui commande aux hommes ne doit pas commander aux loix, celui qui commande aux loix ne doit pas non plus commander aux hommes; autrement fes loix, miniftres de fes paffions, ne feroient fouvent que perpétuer fses injuftices, & jamais il ne pourroit éviter que des vues particulieres n'altéraffent la fainteté de fon ouvrage.

QUAND Lycurgue donna des loix à fa Patrie, il commença par abdiquer la Royauté. C'étoit la coutume de la plupart des Villes Grecques, de confier à des Etrangers l'établiffement des leurs. Les Républiques modernes de l'Italie imiterent fouvent cet ufage; celle de Geneve en fit autant, & s'en trouva bien.* Rome dans fon plus bel âge vit renaître en fon fein tous les crimes de la Tyrannie, & fe vit prête à périr, pour avoir réuni fur les mêmes têtes l'autorité légiflative & le pouvoir fouverain.

* Ceux qui ne confiderent Calvin que comme Théologien, connoiffent mal l'étendue de fon génie. La rédaction de nos fages Edits, à laquelle il eut beaucoup de part, lui fait autant d'honneur que fon inftitution. Quelque révolution que le temps puiffe amener dans notre culte, tant que l'amour de la Patrie & de la liberté ne fera pas éteint parmi nous, jamais la mémoire de ce grand homme ne ceffera d'y être en bénédiction.

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CEPENDANT les Décemvirs eux-mêmes ne s'arrogerent jamais le droit de faire paffer aucune loi de leur feule autorité. Rien de ce que nous vous propofons, difoientils au Peuple, ne peut paffer en loi fans votre confentement. Romains, foyez vousmêmes les Auteurs des Loix qui doivent faire votre bonheur.

CELUI qui rédige les loix n'a donc ou ne doit avoir aucun droit législatif, & le Peuple même ne peut, quand il le voudroit, fe dépouiller de ce droit incommunicable; parce que, felon le pacte fondamental, il n'y a que la volonté générale qui oblige les Particuliers, & qu'on ne peut jamais s'affurer qu'une volonté particuliere eft conforme à la volonté générale, qu'après l'avoir foumife aux fuffrages libres du Peuple : j'ai déja dit cela, mais il n'eft pas inutile de le répéter.

AINSI l'on trouve à la fois dans l'ouvrage de la légiflation deux chofes qui femblent incompatibles : une entreprise au-deffus de la force humaine, &, pour l'exécuter, une autorité qui n'eft rien.

AUTRE difficulté qui mérite attention. Les Sages qui veulent parler au vulgaire leur langage au lieu du fien, n'en fauroient être entendus. Or, il y a mille fortes d'idées qu'il eft impoffible de traduire dans la Langue du

Peuple. Les vues trop générales & les objets trop éloignés font également hors de fa portée; chaque individu ne goûtant d'autre plan de gouvernement que celui qui fe rapporte à fon intérêt particulier, apperçoit difficilement les avantages qu'il doit retirer des privations continuelles qu'imposent les bonnes loix. Pour qu'un Peuple naiffant pût goûter les faines maximes de la politique & fuivre les regles fondamentales de la raison d'Etat, il faudroit que l'effet pût devenir la caufe, que l'efprit focial, qui doit être l'ouvrage de l'inftitution, préfidât à l'inftitution même, & que les hommes fuffent avant les loix ce qu'ils devoient devenir par elles. Ainfi donc le Législateur ne pouvant employer ni la force ni le raifonnement, c'est une néceffité qu'il recoure à une autorité d'un autre ordre, qui puiffe entraîner fans violence, & perfuader fans convaincre.

VOILA ce qui força de tout temps les peres des Nations de recourir à l'intervention du Ciel & d'honorer les Dieux de leur propre fageffe, afin que les Peuples foumis aux loix de l'Etat comme à celles de la nature, & reconnoiffant le même pouvoir dans la formation de l'homme & dans celle de la Cité, obéiffent avec liberté, & portaffent docilement le joug de la félicité publique.

CETTE raifon fublime qui s'éleve au def

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