Page images
PDF
EPUB

le Docteur Rondibilis, le juge Bridoye, les papimanes et les papefigues et bien d'autres caractères dont se sert l'auteur pour critiquer les mœurs et les coutumes de son temps.

Le livre de Rabelais est certainement une satire, mais le but fut, avant tout, de faire rire, car "le rire" n'est-il pas "le propre de l'homme"? L'ouvrage est écrit d'un style parfois excellent et il s'y trouve des créations aussi immortelles que celles de Molière. Regrettons que le curé de Meudon ait revêtu des pensées si souvent fortes et profondes d'une forme en général si grossière qu'on a peine à se décider à finir l'ouvrage, dès qu'on a ri pendant quelque temps des hauts faits de Gargantua, de Pantagruel, de frère Jean et de Panurge.

Les principaux savants du XVIe siècle sont les trois amis, Vivès, Erasme, et Budé. Il y eut, cependant, un grand nombre d'érudits qui publièrent des travaux de philosophie grecque Amyot. et latine et des traductions des auteurs de l'antiquité. Parmi ceux-ci aucun ne peut rivaliser avec Amyot qui translate Héliodore, Longus, Plutarque et Diodore de Sicile d'une manière admirable, et dont Montaigne a dit: "Nous autres ignorans estions perdus si ce livre ne nous eust relevés du bourbier; sa mercy (grâce lui) nous osons à cette heure et parler et escrire." Vaugelas aussi loue sa langue si claire, si purement française.

Amyot naquit à Melun en 1513 de parents pauvres et il fut obligé de servir de domestique aux élèves du collège de Navarre pour se procurer les moyens d'acquérir de l'instruction. Marguerite le fit nommer professeur au collège de Bourges et il commença sa

carrière de traducteur incomparable. Les Valois lui accordèrent de hautes dignités: il fut précepteur des enfants de Henri II, qui devenus rois sous les noms de Charles IX et de Henri III, le comblèrent de bienfaits. Il mourut en 1593 évêque d'Auxerre. Amyot traduisit "Théagène et Chariclée" d'Héliodore, ce roman grec qui devait inspirer à Racine sa première tragédie; "Daphnis et Chloé," la délicieuse pastorale de Longus que Paul-Louis Courier devait aussi traduire dans un français admirable qui ne surpasse point, cependant, en élégance la traduction du XVI siècle. Ce sont surtout les "Vies" de Plutarque qui rendirent Amyot célèbre. Il sut créer, pour ainsi dire, une langue pour rendre les idées de l'écrivain grec, et sans être toujours parfaitement exacte sa traduction est si claire, si élégante que l'on peut dire qu'elle est supérieure à l'original et qu'elle a rendu Plutarque un classique français.

Henri

Claude Fauchet, Étienne Pasquier et Henri Estienne produisirent des travaux importants sur l'histoire de France et sur la langue Estienne. française. Remarquons surtout les œuvres d'Henri Estienne, où le savant helléniste plaide la cause du français envahi par l'italien à l'époque de Catherine. Mentionnons encore trois autres savants distingués, Ambroise Paré, le grand chirurgien, Bernard Palissy, le potier de génie, et Olivier de Serres, l'agronome, qui écrivent en français des ouvrages scientifiques de grande valeur, et passons à un des plus illustres prosateurs du XVIe siècle, Montaigne.

Michel Eyquem de Montaigne naquit en 1533 au château de Montaigne en Périgord. Son père voulut

Montaigne.

qu'il apprît le latin comme une langue maternelle et lui donna pour professeur un Allemand qui ne parlait pas le français. Le père, les domestiques, tout le monde à la maison, dut apprendre quelques mots de latin pour que l'enfant n'entendit jamais d'autre langue. Il apprit ainsi la langue de Cicéron, comme s'il eût vécu du temps du grand orateur, et l'on en vit la preuve dans les nombreuses citations dont son livre est rempli. Au collège il eut occasion de jouer dans des tragédies latines écrites par Muret et Buchanan, et lorsqu'il alla à Rome, bien des années plus tard, il se trouva comme chez lui parmi les ruines de l'ancienne ville et dit qu'il aurait pu servir de guide aux guides euxmêmes. Son père s'occupa avec tendresse de l'éducation de son fils et celui-ci lui en garda une profonde gratitude. A l'âge de quatorze ans Montaigne commença l'étude du droit et il devint ensuite conseiller au parlement de Bordeaux. C'est là qu'il rencontra La Boétie, l'auteur de la "Servitude Volontaire" ou le "Contr'un," qui mourut jeune et qui est mentionné d'une manière si touchante dans les" Essais." Montaigne fut conseiller au Parlement jusqu'à l'âge de trente-huit ans, puis il se retira de la magistrature et se mit à écrire cette œuvre extraordinaire, la plus remarquable du XVIe siècle, les "Essais." Il est bien difficile de donner une idée de ce livre; Montaigne s'étudie lui-même, parle de luimême, et en ce faisant étudie l'humanité, parle de l'humanité. Il a le jugement clair et sain et son style, quoique original, est un modèle d'élégance et de clarté. Il n'y a aucun ordre dans les "Essais; ce sont des réflexions sur divers sujets auxquels a

99

pensé l'auteur et qui lui sont suggérées par ses lectures ou par les événements ordinaires de la vie. Le chapitre le plus célèbre est probablement celui qui est consacré à "l'Institution des Enfants" et qu'il faut étudier avec l'ouvrage de Rabelais sur le même sujet. Voici quelques paroles bien sensées sur l'étude de l'histoire: "Quel proufit ne fera il, en cette part là, à la lecture des vies de nostre Plutarque? Mais que mon guide se souvienne où vise sa charge; et qu'il n'imprime pas tant à son disciple la date de la ruyne de Carthage, que les mœurs de Hannibal et de Scipion; ny tant où mourut Marcellus, que pourquoi il feut indigne de son debvoir qu'il mourust là. Qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires qu'à en juger." Voilà ce que veut Montaigne, c'est de juger, et son esprit sceptique tâche de se servir de la raison pour tout comprendre. Il explique clairement ce qu'il veut dire, il raisonne bien, mais il n'arrive à aucune conclusion et termine en disant: "Que sais-je ?" Il veut que son élève étudie avant tout la philosophie, mais il semble avoir séparé la morale et la religion de la philosophie et ne mentionne ni l'une ni l'autre. C'est là le grave défaut du livre de Montaigne, c'est le scepticisme, indiqué de la manière la plus naturelle, avec toute franchise, comme il le fait d'ailleurs en parlant de ses défauts et de ses qualités. C'est surtout dans "l'Apologie de Raymond Sebond" que se voit le pyrrhonisme de Montaigne. Disons pour sa justification qu'il vivait dans un temps où il était difficile d'avoir une croyance ferme en quoi que ce fût. Ce n'était pas la cour des Valois, où il était sur un pied d'intimité, qu'il pouvait prendre des exemples

""

de vertu, et Henri IV, qu'il connut et aima, ne pouvait prétendre à la sainteté de son aïeul, Louis IX. Montaigne est essentiellement, comme l'a dit Mme. de Sévigné, de bonne compagnie et on lira toujours les "Essais avec plaisir et aussi avec profit; car si l'auteur n'arrive à aucune conclusion, il nous permet de le faire, en nous présentant avec vigueur et clarté tous les sujets qui concernent l'homme. La première édition des "Essais" parut en 1580; ensuite Montaigne voyagea en Allemagne, en Suisse et en Italie. Pendant son absence il fut appelé à remplir les fonctions de maire de Bordeaux, une position de haute dignité, dont il s'acquitta si bien qu'après deux ans il fut réélu. Malheureusement, avant la fin de son second terme, la peste éclata à Bordeaux et le maire. fit ce que nous condamnerions sévèrement aujourd'hui, il abandonna son poste pour échapper à la contagion. En 1588 il donna une nouvelle édition des Essais," augmentée d'un troisième livre. Pendant les troubles de la Ligue il eut à souffrir des violences des deux partis, les catholiques et les huguenots, et fut même enfermé à la Bastille. Il fut libéré peu après et rencontra à Paris Mlle de Gournay, qui était venue de sa province pour le voir et qu'il appela sa fille d'alliance. On sait qu'elle donna en 1595 une troisième édition des oeuvres de Montaigne. Ce grand écrivain mourut en 1592, et le sceptique, l'homme du "que sais-je?" rendit son âme à Dieu, selon Étienne Pasquier, en joignant les mains devant l'hostie qu'élevait le prêtre pendant la messe dite à sa demande dans sa chambre.

Nous ne dirons rien des autres moralistes du XVIe siècle et du "Traité de la Sagesse" de Charron,

66

« PreviousContinue »