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Seigneurs, ce fut à cette époque
Que le doux temps d'été décline
Et hiver revient en saison,
Que Renard fut en sa maison.
Mais sa provision a perdue,
Ce fut mortelle déconvenue ;
N'eut que donner ni que dépendre
Ni ses dettes ne pouvait rendre ;
N'a que vendre ni qu'acheter
Ni a de quoi se reconforter.”

Notre gaillard, comme vous voyez, est mal à son aise, il faut qu'il trouve de quoi nourrir sa famille. Il se met à l'affût sur le grand chemin et voit venir des pêcheurs sur une charrette pleine de poissons. Renard fait alors le mort et se laisse mettre sur la charrette par les hommes, qui se proposent de vendre sa peau. Vous pouvez penser s'il mange beaucoup de poissons. Après s'être rassasié, il saute à terre emportant un cordon d'anguilles, se moque des pêcheurs,

“et vint a son ostel tout droit
ou sa maisniée l'atendoit:
encontre lui sailli sa fame,
Hermeline la preude dame,
qui moult estoit cortoise et franche,
et Percehaie et Malebranche,
qui estoient ambedui frère."

« Et vint à son hôtel tout droit
Où sa famille l'attendait :
A sa rencontre vint sa femme,
Hermeline la prude dame,
Qui moult était courtoise et franche,
Et Percehaie et Malebranche,
Qui étaient tous deux frères,”

Pendant que Renard faisait grande chère avec sa famille arrive Isengrin, le loup, attiré par la bonne

odeur des mets. Il supplie son compère Renard et de lui donner un petit morceau.

Renard Isengrin.

lui répond qu'il soupe avec des chanoines et que, pour entrer chez lui, il faut être moine. Si Isengrin consent qu'il lui rase la tête, il l'admettra. Le loup accepte, alors Renard lui jette une chaudière d'eau bouillante à la tête et lui fait une superbe cou

ronne.

Un peu avant Noël, les deux compères vont pêcher des anguilles. Ils trouvent l'étang glacé, excepté un petit trou qu'on avait fait dans la glace pour abreuver les animaux. Renard attache l'amorce à la queue d'Isengrin et la lui fait mettre dans l'eau en guise de ligne. Mais voilà que le froid augmente et la queue du loup se trouve serrée dans la glace comme dans un étau. Renard est enchanté et se met à l'écart. Arrive le seigneur Costanz avec sa meute. En voyant Isengrin tous se précipitent sur lui, homme et bêtes. Costanz lève son épée pour frapper le loup, mais il glisse et l'épée coupe la queue d'Isengrin, qui se trouve délivré de sa prison glacée et qui se sauve, en jurant de se venger du déloyal Renard.

“Ici prent cette branche fin,

Mais encore i a d'Isengrin.” C'est-à-dire que cette partie de l'histoire est finie, mais qu'il y a bien des Isengrins, bien des dupés, bien des dupeurs.

Dans les fableaux et le “Roman de Renard voyons l'esprit gaulois, fin, satirique, mordant, caustique, mais souvent philosophique, esprit de Marot, de Rabelais, de La Fontaine, de Molière, de Voltaire, de Beaumarchais, de Béranger et de bien d'autres dans la littérature française. Comparons cet esprit à celui du “Voyage de Charlemagne à Jérusalem," à la “gaberie” des chansons de geste.

nous

Un trait caractéristique des poèmes en langue d'oïl c'est la “gaberie." Chacun se vante à qui mieux mieux; rois et chevaliers sont capables, Voyage de d'après eux, d'entasser Pélion sur Ossa, Charlemagne comme les Titans dans la guerre des à Jérusalem. dieux. La femme de Charlemagne lui a dit que le roi Hugues le Fort, de Constantinople, est plus grand et plus fort que lui. L'empereur se rend à Constantinople avec ses paladins. Le roi les reçoit bien et leur donne une belle chambre pour passer la nuit. Avant de se coucher Charles veut “gaber.” Il dit que d'un coup de son épée, Joyeuse, il peut fendre en deux un adversaire et son cheval, malgré le casque et l'armure du chevalier, et que son épée restera enfoncée si profondément dans la terre que nul homme ne pourra l'en retirer.

Roland “gabe" et dit que s'il souffle dans son olifant, un tel vent s'élèvera que toute la ville s'écroulera et que même la barbe du roi Hugues sera arrachée par la violence du vent.

Le comte Bérenger dit qu'il prendra les épées de tous les chevaliers, qu'il les enfoncera dans la terre en laissant les pointes dehors et qu'il se jettera dessus du haut d'une tour, sans que les épées puissent entamer sa peau; au contraire, c'est l'acier qui sera ébréché.

Cette “gaberie” continue pendant des heures, l'archevêque Turpin, Olivier, Ogier le Danois, tous peuvent faire des prodiges qui épouvantent un espion du roi de Constantinople. Dieu permet que les gaberies” s’accomplissent et le roi est amené à la cour de Charles, où l'impératrice est forcée de reconnaître que l'empereur a toute la tête de plus que Hugues le Fort.

CHAPITRE V

LA POÉSIE ALLÉGORIQUE ET DIDACTIQUE ET LA POÉSIE

LYRIQUE COMME nous l'avons vu en parlant des moralités, l'allégorie était populaire au moyen âge. Le poème allégorique le plus intéressant de cette époque est le célèbre “ Roman de la Rose.”

L’Art d’Aimer d'Ovide avait été souvent traduit et imité et les poèmes sur l'amour étaient fréquents,

quand, vers 1237, Guillaume de Lorris Roman de

composa la première partie du “Roman la Rose.

de la Rose.” L'auteur avait vingt-cinq ans et écrivit une ouvre charmante et poétique. Il est bien de son siècle et sa morale n'est guère sévère, mais l'on ne trouve rien de grossier dans son cuvre. Il se sert du songe comme cadre du sujet et réussit, malgré la monotonie ordinaire des compositions allégoriques, à produire un ouvrage qui eut tant de succès que, quarante ans après sa mort, Jean de Meun continua le poème resté inachevé. Guillaume de Lorris avait écrit 4670 vers, Jean de Meun compléta l'ouvrage, qui eut alors 22,817 vers.

Voici une courte analyse du “Roman de la Rose:”

Un jeune homme pénètre dans un jardin entouré de hauts murs sur lesquels sont peintes des figures représentant l'Avarice, l'Envie, la Vieillesse et autres personnages peu agréables. Il voit dans le jardin une magnifique rose, et Amour lui ayant percé le cour d'une flèche, il veut s'emparer de la rose. Bel ACcueil veut l'aider, Raison tâche de le dissuader et Ami l'encourage. Ses ennemis, Danger, Malebouche, Honte, et Peur s'opposent à l’Amant et à Bel Accueil, et malgré l'intercession de Franchise et de Pitié, Jalousie fait enfermer Bel Accueil dans une tour, et l'Amant est au désespoir. C'est ici que finit le gracieux poème de Guillaume de Lorris qui disait:

"Ci est le Romant de la Rose

Où l'art d'amors est tote enclose."

Jean de Meun continue l'ouvre de Guillaume de Lorris où celui-ci l'a laissée, mais le poème d'amour devient un prétexte pour étaler toute l'érudition du temps, et dans de longs discours, les personnages allégoriques font des satires acerbes contre les femmes, le mariage et les différentes classes de la société. Amour et ses vassaux viennent au secours de l'Amant qui veut délivrer Bel Accueil, et grâce à Nature que l'on voit travaillant dans sa forge, et à son prêtre, Génius, Bel Accueil est délivré, Amant cueille sa rose et s'éveille. On ne peut guère nommer toutes les abstractions de l'oeuvre de Jean de Meun, il faut cependant appeler l'attention sur Faux Semblant, cet ancêtre de Tartuffe, où l'auteur attaque avec hardiesse l'hypocrisie religieuse. Jean de Meun n'a pas la grâce de Guillaume de Lorris, mais il a plus de force, et son poème plaît, tout grossier qu'il est, car

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