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pondit que si on le renvoyait, il mourrait de faim et de froid, et supplia son fils d'avoir pitié de lui. N'ayant pu fléchir l'ingrat, le père demanda la couverture du cheval (la houce) pour se garantir du froid. Le fils envoya son petit garçon, âgé de douze ans, chercher la couverture du cheval. L'enfant prit la houce, et l'ayant coupée en deux, il donna une moitié à son grand-père et garda l'autre. Le pauvre vieux vint se plaindre à son fils, qui demanda au garçon pourquoi il n'avait pas donné toute la couverture à son grand-père. L'enfant répondit: “ Je garde l'autre moitié pour te la donner quand tu seras vieux et que je te renverrai de chez moi comme tu renvoies aujourd'hui mon grand-père.” Le coupable comprit alors l'énormité de son crime, et lui et sa femme traitèrent bien le vieux père jusqu'à sa mort.

Le principal mérite des fableaux est qu'ils nous font connaître la vie intime du moyen âge, celle des petites gens.

“ Aucassin et Nicolète," charmant petit roman tiré, comme nous l'avons dit, de “Floire et Blanche"Aucassin et fleur," n'est pas un fableau, mais comme Nicolète." l'auteur l'appelle un cantefable, nous en donnerons l'analyse ici: Le comte Bougars de Valence faisait une guerre acharnée au comte Garin de Beaucaire. Celui-ci étant vieux et faible fait appel à son fils Aucassin et lui dit de venir défendre son héritage. Le jeune homme ne veut pas sortir de sa chambre à moins que son père ne lui donne pour femme Nicolète au clair visage. Le comte Garin refuse, en disant que Nicolète a été achetée des Sarrasins et qu'on ne sait qui elle est, mais qu'il donnera à son fils la fille d'un roi ou d'un comte. Aucassin préfère sa douce amie et va demander sa main au vicomte de la ville, qui a baptisé et élevé Nicolète. Le vicomte, de crainte du comte de Beaucaire, a fait enfermer la jeune fille dans une tour avec une vieille comme compagne et a fait sceller les portes de la chambre, ne laissant qu'une fenêtre par où la prisonnière peut voir "la rose espanie et les oisax qui se crient.” Aucassin dit au vicomte: “ Caves vos fait de Nicolète, le riens (la chose) en tot le mont que je plus amoie ?” Le vicomte répond qu'il ne faut pas que le jeune homme pense à Nicolète et que s'il l'épousait il irait en enfer. Aucassin lui dit: “En paradis qu'ai je a faire ? je n'i quier (veux) entrer, mais que j'aie Nicolète, ma très douce amie que j'aim tant.” En paradis, d'après lui, vont les vieux prêtres et les boiteux et les infirmes et tous ceux qui sont mal vêtus et qui meurent de faim et de froid. Avec eux il ne veut pas aller en paradis, mais que Nicolète vienne avec lui en enfer où vont les beaux chevaliers qui sont morts au tournoi ou à la guerre, et les belles dames et les jongleurs et les rois du siècle.

Le pauvre amoureux, cependant, ne réussit pas dans sa tentative près du vicomte et retourne au désespoir dans sa chambre. C'est là que son père vient le voir pour lui dire que le comte de Valence assiège la ville. Aucassin consent à attaquer l'ennemi, si son père lui jure qu'à son retour du combat, il pourra dire deux paroles à Nicolète et avoir un baiser d'elle. Animé par cette promesse Aucassin devient un héros, il s'avance au milieu de l'armée ennemie et amène le comte de Valence prisonnier à Beaucaire. Mais le père, au lieu de tenir sa promesse, met Aucassin dans une prison où il se désole en disant:

“Nicolète, flors de lis,

douce amie o le clair vis,
plus es douce que roisin

ne que soupe en maserin.” Pendant ce temps la jeune fille a réussi à s'échapper de la tour en descendant par la fenêtre. Elle arrive à la prison d’Aucassin et les deux amoureux roucoulent à faire envie aux héros des comédies de Calderon. La garde vient pour saisir Nicolète, alors elle se sauve dans la forêt et dit à des pastoureaux de faire savoir à Aucassin qu'il vienne chasser dans ce bois où se trouve une bête qu'il ne donnerait pour cinq cents marcs d'argent. Elle construit une hutte avec des feuilles et des fleurs et elle attend son amoureux.

A la nouvelle de la disparition de Nicolète, le comte donne la liberté à son fils. Celui-ci prend son cheval et va à la recherche de son amie. Les pastoureaux lui disent où elle se trouve et il la rejoint dans sa hutte embaumée. Alors :

“Aucassins, li biax, li blons,

li gentix, li amorous,
est issus du gaut parfont, (du bois profond)
entre ses bras ses amors
devant lui sor son arçon.
Les ex li baise et le front
et le bouce et le menton."

Ils voyagent ainsi jusqu'à ce qu'ils arrivent à la mer; ils entrent dans une nef qui passait et arrivent au pays de Torelore. Là ils sont pris par les Sarrasins. La nef où était Aucassin est jetée par la tempête sur la côte de Beaucaire. Le comte était mort et Aucassin devient le maître du pays, mais il est dolent, car il a perdu sa douce amie.

Nicolète est conduite par les Sarrasins à Carthage, dont le roi la reconnaît pour sa fille. Il lui donne or et argent et veut la marier à un roi; mais rien ne peut retenir la jeune fille, il lui faut son Aucassin. Elle s'échappe de Carthage et va à Beaucaire sous le costume d'un jongleur. Là elle voit son amoureux, se fait reconnaître de lui et ils se marient. Ils vivent de longs jours, sont heureux et l'auteur termine par cette naïve réflexion, que son “cantefable” prend fin, car il n'a plus rien à dire.

Nous avons tenu à raconter cette charmante nouvelle du xiiio siècle, elle nous rappelle “ Daphnis et Chloé" de Longus et “Paul et Virginie.” L'amour d'Aucassin et de Nicolète est suave et tendre et leurs aventures sont racontées avec une simplicité qui, néanmoins, n’exclut pas l'esprit le plus fin et la philosophie la plus profonde.

La fable fut populaire au moyen âge; elle était d'origine latine et imitée plutôt de Phèdre que d'Ésope, quoique le nom de ce dernier ait Fables, et été donné aux différents recueils. Diffé- Roman de rentes histoires venues de l'orient furent Renard. ajoutées aux fables anciennes, et le tout fut traduit en anglais. Marie de France, si connue au XIIe siècle pour ses lais, traduisit le recueil de fables en vers français connu sous le nom d'“ Isopet.”. Il y eut plusieurs autres Isopets, dont le plus intéressant est l'Isopet de Lyon.

L'étude du folk-lore nous fait voir que dans tous les pays se trouvent des contes dont les animaux sont les principaux personnages. Dans les contes américains les rusés compères sont toujours le lapin et la tortue, tandis que les sots sont le bouc et le singe. Au moyen âge les contes d'animaux, d'abord racontés isolément, furent réunis en différentes branches et devinrent une vraie épopée, qui prit le nom de Renard, le fin matois, le principal personnage du cycle.

Les branches du Roman de Renard forment une @uvre immense, ce sont le “Pélerinage Renard,” le

Branches du " Jugement Renard,” le “Couronnement Roman de Renard,” “Renard le Nouvel” et “Renard

Renard. le Contrefait.” Le premier poème nous présente les animaux sans allégorie, sans autre but que d'amuser, dans les autres nous voyons les animaux représenter les hommes, et l'ouvrage devient une satire des différentes classes de la société, et a même un but didactique, surtout dans “Renard le Contrefait.” Les principaux personnages de l'épopée animale sont Renard, de l'allemand Raganhard (vieux français goulpil, du latin vulgaire vulpecula), Isengrin, le loup, Noble, le lion, Belin, le bélier, Chanteclair, le coq, Couard, le lièvre.

Nous reconnaissons dans le Renard du Xile siècle un aïeul de celui du bon La Fontaine. Tous deux sont de fins matois, de grands faiseurs de niches. Voici les premiers vers du poème du moyen âge:

Seignors, ce fu en cel termine Renard et les que li doz tens d’esté decline pêcheurs. et ivers revient en saison,

que Renart fu en sa maison.
Mais sa garison a perdue,
ce fu mortel desconvenue;
n'ot que donner ne que despendre
ne ses dettes ne pooit rendre ;
n'a que vendre ne qu'acheter
ne s’a de quoi reconforter."

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