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pièces. Ce succès était dû, sans doute, au profond sentiment religieux des spectateurs, et à l'intérêt qu'ils portaient au sujet du drame. La représentation d'un mystère durait quelquefois quarante jours et plusieurs centaines d'acteurs y jouaient.

Le merveilleux formait l'essence du drame religieux, mais pour varier la monotonie des mystères on jouait aussi des farces grossières, sans penser à mal, cependant, car, après la farce, tout l'auditoire allait bien dévotement à l'église. Il n'y'avait aucune des règles des unités dans les mystères, pas même celle de l'unité d'action. Toutes les pièces pouvaient être subdivisées sans que

l'intérêt fût détruit, cet intérêt consistant, non en la représentation d'un caractère ou d'une passion, ou d'une intrigue suivie menant à une catastrophe, mais en les événements d'une longue action, qui s'étendait sur une période de centaines et de milliers d'années, comme dans le mystère du“ Viel Testament.”

Nous voyons dans les mystères, non seulement les personnages sacrés, mais aussi les personnages abstraits, tels que Justice, Paix, Vérité, Miséricorde, et plus rarement, les héros et les dieux de la mythologie païenne et les personnages modernes. Un mystère était donc un mélange du sacré et du profane, de choses anciennes et de choses modernes, une monstruosité en un mot, à nos yeux, mais les délices de toute l'Europe pendant près de deux siècles.

Nous avons dit que le comique était un des éléments des mystères, nous devons, cependant, nous rappeler que cet élément comique n'était qu'une diversion, car un mystère était, avant tout, un ouvrage sérieux. En théorie l'idée était grandiose, celle de placer devant ce peuple plein de foi tous les événements de l'histoire sacrée. L'idée mise en pratique donna lieu à des scènes révoltantes qui devaient amener l'abolition des mystères.

Le drame religieux du moyen âge fut méprisé par le xvi, le xvi1e et le xville siècle. Ce n'est que de nos jours qu'on a compris cette branche de la littérature. Il est de la plus grande

Importance

des mystères. importance, si nous voulons étudier le drame classique français, de comprendre l'art dramatique des siècles précédents. Les grands noms de Corneille et de Racine ne doivent pas nous faire oublier ceux des auteurs des mystères. Un grand nombre de ces ouvrages sont anonymes, mais Arnoul et Simon Greban, Jean Michel, André de la Vigne, Gringore, Marguerite de Navarre, méritent qu'on se rappelle leurs noms. On ne peut comparer leurs @uvres à “ Polyeucte” ou à “ Athalie," mais elles représentent une civilisation particulière que nous ne pouvons ignorer dans nos études littéraires.

Les acteurs des mystères étaient en partie le peuple de la ville où avait lieu la représentation, les membres des confréries, des corporations, en réalité chacun s'intéressait à la représentation.

La mise en scène a souvent été décrite d'une manière incorrecte. On croyait que la scène consistait en une maison de plusieurs étages, d'où La mise en passaient les acteurs, selon l'action. Tel scène. n'était pas le cas, d'après Paulin Paris, et son opinion est maintenant acceptée comme étant correcte. La scène était composée de deux parties distinctes : premièrement, les mansions, telles que la maison de la Vierge, le temple de Jérusalem, le palais de Ponce Pilate; secondement, la scène proprement dite, ou l'espace entre les mansions. Quand les acteurs avaient fini de parler, ils s'éloignaient un peu et attendaient, sans quitter la scène, que revînt leur tour de jouer. Au-dessus de la scène était une estrade représentant le ciel, d'où Dieu observait ce qui se passait; et sous la scène était l'enfer dont l'entrée était la gueule d'un dragon. On indiquait généralement les palais par un fauteuil entre deux colonnes. La scène était ordinairement de cent pieds carrés, ce qui suffisait aux nombreux acteurs, vu l'état élémentaire des décors. Quant aux spectateurs on calcule qu'il y en avait jusqu'à trois mille par jour. Le peuple, opprimé par roi et nobles, sacrifiait tout au plaisir de contempler des événements surnaturels, qui leur donnaient l'espoir d'une vie future et leur faisaient oublier leur misérable vie terrestre.

En 1402 Charles VI autorisa la Confrérie de la Passion à jouer les mystères. Longtemps avant ces

lettres patentes il y avait eu des sociétés La Confrérie dramatiques, mais elles ne jouaient pas à de la Passion

des époques régulières. Avec les confrères de la Passion commence le premier théâtre permanent. Ils obtinrent le monopole du drame à Paris et dans les faubourgs et jouèrent pendant longtemps. Ils louèrent en 1548 l'Hôtel de Bourgogne, et la même année, on leur défendit de représenter des sujets sacrés. Ils prirent alors leurs sujets de la chevalerie, mais n'eurent aucun succès, et en 1598 ils cessèrent de jouer et cédèrent leur salle à une troupe de comédiens de province, conservant néanmoins leur monopole et exigeant une contribution de tous les acteurs à Paris. Cet état de choses dura jusqu'en 1676, quand Louis XIV abolit la confrérie et leur monopole.

La tragédie classique n'est pas la continuation du drame sérieux du moyen âge et n'a aucun rapport avec les miracles et les mystères; la comédie Le drame classique, au contraire, n'est que le déve- comique. loppement du drame comique des siècles précédents. L'histoire de la comédie, que Molière devait porter à un si haut point de perfection, est plus intéressante que celle de la tragédie; celle-là se développe depuis le xiiie siècle jusqu'à nos jours, et se maintient à un certain degré de mérite, celle-ci commence au xvio siècle, atteint son apogée au XVII° et tombe à la fin du Xv111° siècle dans une médiocrité banale. Il est intéressant aussi de jeter un coup d’ail sur les acteurs aussi bien que sur les ouvres comiques du moyen âge. Le mot comédien était inconnu en France avant le xvIe siècle et ne fut employé que quand il y eut des acteurs de profession. Les acteurs, pendant plusi- Les acteurs eurs siècles, furent les membres des con

au moyen fréries, qui tous avaient une profession ou âge. un métier. Les saturnales qui accompagnaient le drame semi-liturgique, la Fête de l'Ane ou la Fête des Fous, contiennent les éléments de la sottie et du sermon joyeux. Ces fêtes, reniées par l'église, disparurent vers le milieu du xve siècle et donnèrent naissance à une foule de sociétés joyeuses qui furent plus décentes que les fêtes abolies. Leur devise était généralement stultorum numerus est infinitus,-le nombre des sots est infini. La principale de ces sociétés était les Enfants sans Souci, dont les chefs s'appelaient le Prince des Sots et la Mère Sotte. Ils jouaient les moralités, les farces et les sotties et comptaient parmi leurs membres le grand poète, Clément Marot, l'acteur célèbre, du Pont Alais, et le poète Gringore. Les Clercs de la Basoche jouaient le même genre de pièces que les Enfants sans Souci. On dit que les Clercs obtinrent des lettres patentes de Philippe IV en 1303. Ils devinrent si populaires qu'en 1435 les Confrères de la Passion se les adjoignirent, ainsi que les Enfants sans Souci, pour jouer des scènes comiques après la représentation des mystères. Ce mélange des mystères et des farces fut connu sous le nom singulier de pois pilés.

Les étudiants dans les collèges rivalisèrent avec les Clercs de la Basoche et les Enfants sans Souci dans leurs attaques contre le gouvernement et la religion et constituèrent avec ces deux sociétés les principaux acteurs du moyen âge.

Dès le règne de Saint Louis nous avons le “ Jeu du Garçon et de l'Aveugle" et deux ouvrages remar

Adam de la quables et uniques dans leur genre, le

Halle. “Jeu de la Feuillée” et “Robin et Marion” par Adam de la Halle, d'Arras. Le premier est une amusante comédie aristophanesque, où l'auteur met en scène les principaux personnages de sa ville et même sa femme et son père. “Robin et Marion” est le premier opéra comique en français. La pièce fut jouée à la brillante cour des rois de Naples de la maison d'Anjou et c'est une charmante et naïve pastorale.

Il est étrange de penser que les deux pièces d'Adam de la Halle soient les seules que nous ayons au X111° siècle, et

que le xive ne nous présente aucun ouvrage que l'on puisse citer. Le règne de Charles VI est l'époque la plus importante de l'histoire du drame

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