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Reims aujourd'hui ne sacre plus les rois.
Son archevêque y perd maint bénéfice;
Le noble aussi. Mais que perd le bourgeois,
S'il vend ses vins, ses draps, son pain d'épice,

Tout aussi bien et plus cher qu'autrefois ? Et puisque cette citation nous ramène aux contes de M. de Chevigné, terminons par ces vers, qui peignent son enthousiasme pour le pays qu'il chante :

L'heureux pays que celui de Champagne.
Des vins exquis parfument la montagne,
Le peuple est bon, les maris point jaloux,
Et le beau sexe a le coeur aussi doux
Que les moutons qui peuplent campagnc.

E. P.

Des travaux de l'esprit et de leurs inconvénients hygiéniques (1).

Non accepimus vitam brevem , sed facimus.

SENECA,

Esprit, intelligence, génie! sans doute ce sont là de grandes choses, et ceux que la Providence a doués de telles facultés peuvent être considérés, quand on n'y regarde pas de trop près, comme ses bien-aimés.

Pourtant quel revers cachent les faces brillantes de ces dons merveilleux, et combien cher ne faut-il pas payer la gloire qui vient d'eux, cette gloire que madame de Staël appelait « le deuil éclatant du bonheur » !

Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a fait, il n'y a pas longtemps encore, que le génie n'est peut-être qu'une névrose, sans attacher même plus d'importance qu'il ne faut à cette parole d'un ancien : Maximum ingenium, non sine mixtura dementiæ », encore ne saurait-on nier que le génie amène le plus souvent à sa suite tout un cortège de chagrins et de souffrances; toutefois n'envisagerons-nous ici la question qu'au seul point de vue physique, laissant de côté tout le vaste champ des douleurs morales qui incombent fatalement à ceux qu'a frappés la céleste étincelle.

Au fond d'un cabinet de travail envahi par les livres, et où tout, jusqu'aux chaises, jusqu'au parquet, est encombré de papiers, de carnets, de registres, de brochures; courbé sur un bureau où l'encrier lui-même

(1) De la santé des gens de lettres, suivi de l'Essai sur les maladies des gens du monde, par Tissot. Nouvelle édition, revue sur les derniers manuscrits de l'auteur, et publiée par le docteur BERTRAND DE SAINT-GERMAIN. (Paris. Techner.) n'a plus de place, voyez cet homme: son visage, même au plein soleil, conserve encore les reflets de la lampe des veilles ; son front a la mate på leur du parchemin; sa main effilée, påle aussi, conduit d'un mouvement febrile et saccadé une plume trop lente à graver sa pensée.

Cet homme, c'est un érudit, un savant, un homme de lettres, un travailleur de l'esprit. Pour lui tout le monde est là, entre ses livres entr'ouverts et la page qu'il écrit. — S'agit-il des nécessités de la vie ? - vient-on le visiter? on l'importune, à moins que quelqu'un de ses pairs n'arrive s'entretenir avec lui de ces chers travaux qui les intéressent si fort tous les deux.

Ainsi, voilà un homme qui tend au pur esprit (je ne dis pas à l'esprit pur), qui répétera volontiers après Luther : « Ma santé est faible... mais je méprise cet ange de Salan qui vient souffleter ma chair, » tandis qu'il devrait bien plutôt méditer ces paroles de Montaigne : « Je crois de l'esprit que c'est un traistre; il est si étroitement affrété au corps qu'il m'abandonne à tous coups pour le suivre en sa nécessité.... si son compaignon a la colique, il semble qu'il l'ayt aussi ; » et se rappeler à tout instant cet aphorisme si plaisamment vrai, emprunté å la correspondance de Voltaire : « La manière dont on digère décide presque toujours de notre manière de penser. »

En effet, déplacez cet homme, ne fût-ce qu'une heure; qu'il sorte de ce cabinet de travail, la sphère habituelle de toute son action, qu'il mette un pied dans la vie, c'est-à-dire dans la rue; après quelques moments de marche ou de simple promenade, le voilà harassé, à bout de forces; ses jambes refusent de le porter, et son esprit par contre se sent énervé, en proie à une insupportable fatigue. Aussi ne sort-il pas, ou presque pas ; aussi ne va-t-il jamais se baigner dans l'air pur, se revivifier au soleil ; - l'air et le soleil ces deux grands nourriciers, sans lesquels nul ni rien ne sauraient vivre, il les tient pour inutiles et pour étrangers. Il s'étiole donc peu à peu, ce travailleur qui fut infatigable, et bientôt dans son corps usé il n'a plus qu'un esprit usé, impuissant à son tour par le fait même de ce corps qu'il a tué.

Que l'on ne croie pas qu'il y ait exagération dans ce que je viens de dire : pour la plupart des hommes livrés aux travaux de l'esprit, travail veut dire claustration presque continuelle dans un espace restreint et dans un air presque toujours plus ou moins vicié, manque presque absolu d'exercice, en un mot vie anormale, en dehors de toutes les conditions d'hygiène nécessaires à une bonne santé. Aussi que

de travailleurs qui, plus ou moins résolus à n'essayer de vivre qu'après leur mort, « passent leur vie à mourir », selon la terrible expression de l'un d'en

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tre eux. Heureux encore s'ils conservent au moins , au milieu de leurs souffrancés, cette faculté du travail propre à les consoler de tout ! vient-elle à leur manquer, cette ressource suprême, alors il ne leur reste plus que la douleur et l'ennui plus terrible , alors ils tombent dans cette irrémédiable mélancolie, le partage ordinaire de tous les grands esprits qui ont abusé du travail, le port inhospitalier où vient échouer toute intelligence surmenée que la maladie n'a pas entièrement détruite.

L'un de ces privilégiés de la nature a-t-il, échappant à l'erreur et à la passion générales, entendu la voie de la raison qui parle en cette ligne de Cervantes : « Nunca la lauza embolo la pluma » (jamais la lance n'émoussa la plume), jusqu'au dernier jour sain de corps et par là même sain d'esprit, il attend en une vieillesse tranquille, égayée d'un travail en harmonie avec ses forces, l'instant où il ne sera plus que poussière et renommée.

Mais non. — Voyez : c'est Newton, il a trouvé les lois qui régissent le monde, et il mourra presque idiot; c'est Swift, il a dit aux hommes, en des pages d'une infinie finesse, leurs défauts personnels et sociaux, il a été homme d'esprit par excellence, et comme il l'a prévu, il « périra par en haut », il deviendra fou. Monge à ses derniers jours n'est plus même l'ombre de ce qu'il fut, il est usé jusqu'au cerveau.

Mathématicien à 12 ans, á 23 Pascal démontre les phénomènes de la pesanteur de l'air ; puis , après avoir fixé les lois de notre langue dans ses immortelles Lettres à un provincial, il meurt à 39 ans, après trois années d'une mélancolie délirante et d'une agonie de chaque heure.

Nicolas Gogol, épuisé de travail, affaibli d'esprit, en proie à d'effroyables terreurs religieuses, jette au feu la seconde partie de ce remarquable poëme qui a nom : les Ames mortes, et il meurt abandonné de la pensée. Combien d'autres ne pourrais-je pas citer, morts à la peine, morts encore vivants pour avoir trop bien répondu aux termes de cette définition que Salvator Rosa donnait de l'artiste : « Tutto spirito, tutto bile, tutto fuoco. »

De tout ce qui précède, il ne faudrait pas conclure d'une façon absolue que le génie, l'intelligence ou l'esprit soient les irréconciliables ennemis d'une bonne santé. Ennemis sans doute et dont l'accord est difficile , mais non impossible si la raison intervient pour régler leurs rapports.

« Ce n'est pas, nous dit le docteur Bertrand de Saint-Germain, dans la préface vive, nette, mais malheureusement bien courte , qu'il a placée en tête du livre de Tissot, ce n'est pas en laissant dans l'inertie le principal foyer de toute stimulation que nous pouvons espérer une santé

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plus ferme et plus constante.... mais il ne faut pas le surmener, l'excéder. »

Le travail, quand il n'est point excessif, peut au contraire devenir l'une des conditions de l'équilibre des forces nécessaire à une bonne santé; malheureusement, si, comme le prétend la Suzanne de Beaumarchais, quelquefois les gens d'esprit sont bêtes, plus souvent ils sont déraisonnables et ne veulent rien entendre aux conseils de la prudence; aussi ne saurait-on trop leur recommander l'opuscule de Tissot. « Je regarde à bon droit cet écrit si bien pensé et si bien fait comme le manuel des gens de lettres, » a dit Ch. Bonnet, dont l'opinion en pareille matière doit faire autorité. Sans doute ce serait là un excellent manuel pour tout homme de travail ; on y trouve à la fois et nettement exposés des conseils d'une pratique facile et l'indication des écueils à éviter, le tout restreint aux proportions d'un simple discours, discours substantiel, plein de faits et de dits bons conseillers, qui sous une plume un peu phraseuse aurait pu facilement devenir un gros volume.

Cet ouvrage, composé en latin pour servir de discours d'ouverture au cours de médecine que Tissot commença à professer à l'Académie de Lausanne en 1766, fut traduit, augmenté et publié pour la première fois par

l'auteur en 1768. Malgré quelques éditions successives parues durant la vie de Tissot et depuis, dès longtemps l'essai sur la Santé des gens de lettres était devenu rare, et il faut savoir gré à M. le docteur Bertrand de SaintGermain, un homme d'esprit doublé d'un médecin habile, d'avoir remis en lumière tant de vérités bonnes à méditer, d'avoir annoté l'ouvrage de Tissot de manière à le mettre en barmonie avec la science actuelle, et enfin d'avoir mis un soin de bibliophile à la publication de cette jolie édition. Tous ceux qui tiennent une plume doivent donc des remerciments au savant éditeur qui vient de rallumer un phare sur l'écueil où tant d'entre eux viennent échouer.

Léon GODARD.

LITTÉRATURE ESPAGNOLE ET ANGLAISE.

Bibliothèque des bons Livres. - Lagrimas, ou un Ange sur la terre, par Fernan CABALLERO, traduit de l'espagnol par Alphonse MARCHAIS. Secrets du foyer domestique, imité de Mistress Ellis, par mademoiselle S. ULLLAC-TRÉMADEURE (1).

Lagrimas est la fille d'un ancien cantinier, derenu, grâce à d'habiles maneuvres, l'un des premiers négociants de la Havane. Mauvais époux, mauvais père, tel est en deux mots le portrait de don Roque. l'ictime

(1) 2 vol. in-18. E. Maillet, libraire-éditeur.

de sa brutalité, sa femme meurt dans la traversée de la Havane à Cadix. Lui n'est occupé que de ses cinq cents caisses de cigares, qui représentent un capital de cinq cent mille réaux! A peine débarqué, il confie sa fille à don Jérémias, son compère - un effronté coquin — pour être conduite à Séville et placée dans un couvent.

Libre de tout embarras de famille, notre homme donne carrière à son génie commercial, et amasse en peu de temps une fortune de nabab.

Au couvent, Lagrimas se lie avec la fille d'une marquise presque ruinée. Don Roque se ménage l'appui de la grande dame, en lui prêtant à gros intérêts sur valable hypothèque. Cet acte généreux fait de lui le banquier à la mode ; le voilà lancé désormais dans le monde aristocratique.

Ici l'auteur nous peint avec talent les meurs et les usages de la haute société dans les provinces espagnoles. Comme contraste, il nous introduit dans l'intérieur bourgeois d'un alcade de village. Toute cette partie du livre est extrêmement curieuse.

Du salon de la marquise, où elle est accueillie au sortir du couvent, Lagrimas est transportée brutalement, par ordre de son père, dans la maison de l'honnête et borné magistrat de Villalar. Quel est le motif de cet exil ? Le millionnaire apprend que sa fille aime un jeune poële sans fortune, qu'elle voit tous les jours chez madame de Alocaz. Si ce mariage avait lieu, il faudrait donner une dot. Dure nécessité, à laquelle il veut se soustraire. Peut-être trouvera-t-il au village quelque novio naif, qui consentira à le débarrasser de sa fille, et prendra des espérances pour de l'argent comptant.

Cette séparation tuera Lagrimas ; mais qu'importe ? Comme sa mère, elle mourra sans laisser un regret au cæur de l'homme d'affaires, qui, déplorant le temps perdu au chevet de la mourante, se hâte de retourner à ses capitaux et à son comptoir.

Ce roman est plein de détails émouvants ou gracieux. Nous avons remarqué particulièrement la mort de madame Roque, quelques scènes de la vie de couvent, et une charmante correspondance entre l'héroïne et son amie Reine de Alocaz. Il est bon toutefois de signaler une tendance, fåcheuse selon nous, de l'estimable conteur qui se cache sous le pseudonyme de Fernan Caballero. Il ou elle semble avoir peur du progrès et de la civilisation. On pardonne volontiers aux femmes d'etre de la religion du passé, pourvu qu'elles ne calomnient pas le temps présent. Plus d'un trait violent et injuste serait à effacer de ce récil. Nous n'en citerons qu'on seul. « Admirable civilisation ! noble aspiration vers le bien ! toi qui as été si féconde en grandes choses, dans les siècles pas

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