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UN MOT

SUR L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Extrait inédit des Mémoires sur la vie de Carnot, par son fils (1).

Je comparerais volontiers un pays en révolution aux cuves où s'élabore le jus de la vigne. Dans la grande cuve des passions tout s'agite, de la surface au fond, depuis le vin le plus généreux jusqu'à la lie la plus immonde; mais la fermentation purifie et ennoblit la liqueur.

La France nous a donné ce spectacle.

Nous avons vu se mêler dans son sein les éléments les meilleurs et les plus mauvais dont se composent l'homme et la société, et de ce chaos, tour à tour affreux et sublime, qu'est-il enfin sorti? une notion plus juste et plus élevée des droits de l'individu, de ceux des nations, et de la solidarité universelle.

On a peine à concevoir le nombre et l'importance des faits accumulés dans la vie d'un seul peuple en si peu de temps. Jamais années ne furent plus remplies. Aussi que de volumes écrits pour les raconter! et cependant l'histoire de cette fertile période reste toujours à faire. L'héritage de la Révolution, disputé, gaspillé, usurpė, désavoué aussi par tant de bénéficiaires qu'il a enrichis, n'a pas cessé d'être en litige. A quel moment l'historien aurait-il pu tenir la balance du juge?

La Révolution est comme les colosses d'Égypte, ou comme les immenses toiles de Rubens; vus de trop près, ceux-là n'offrent que des entassements abruptes, celles-ci de monstrueuses hardiesses de pinceau. Considérez-les à distance, les détails se fon

(1) Ce fragment est une sorte de préface à la partie politique des Mémoires. La première partie est consacrée à la jeunesse de Carnot.

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dent et s'harmonisent; plus le spectateur s'éloigne, et mieux l'ensemble devient appréciable à ses yeux.

L'instinct populaire semble pourtant n'avoir pas eu besoin de cette épreuve. Les principes de la Révolution se sont immédiatement incarnés dans la nation française; elle a pu, soit alarmée par de funestes excès, soit trompée par de perfides tacticiens, soit aveuglée par les mirages de la gloire militaire, dévier momentanément; mais rien ne l'a découragée, ni les souffrances, ni les vains tâtonnements; et quoiqu'elle n'ait pas réalisé un seul instant son idéal, elle ne l'a jamais abandonné. Toutes les fois qu'elle s'est levée pour détruire un pouvoir ennemi, sa première pensée, son premier cri ont été un retour vers la formule républicaine Liberté, égalité, fraternité. Nous avons vu au 24 février ces mots, demeurés gravés au fond de la mémoire nationale, reparaître, avec une promptitude qui semblait tenir du miracle, sur les édifices publics, spontanément, comme si les bras de tout un peuple y eussent travaillė.

Que nous dit-elle en effet, cette admirable formule? Elle nous dit que la révolution a créé des droits nouveaux, des intérêts nouveaux, des sentiments nouveaux, un corps et une àme pour une France régénérée; la révolution, c'est notre seconde mère.

Aussi la France aime sa révolution. Mais elle l'aime moins encore peut-être à cause du bien qu'elle en a recueilli pour ellemême, qu'en reconnaissance du progrès que lui doit le monde. Généreuse France, elle ne croit jamais sa tâche accomplie quand les autres peuples ne participent pas aux avantages qu'elle a conquis. Les hommes d'Etat qui ont voulu la détourner de cette voie lui prêchaient l'infidélité à ses traditions nationales; ceux qui ont raillé ses élans chevaleresques et cherché à la rendre égoïste l'outrageaient dans ses plus nobles instincts.

La France aime tant sa révolution, que pour la défendre elle s'est volontairement soumise à la dictature du comité de salut public. Le peuple français était alors comme un soldat en présence de l'ennemi, qui ne murmure point contre l'obéissance passive et la sévérité des lois militaires.

Elle aime tant sa révolution, qu'elle a supporté avec une admirable fermeté les maux de la guerre, ceux d'une disette et d'une crise monétaire. C'est dans le même sentiment que la brave population de Paris disait, en 1848: « Nous avons trois mois de misère à offrir à la République.

"

Interrogez l'esprit populaire, vous verrez que la lutte des partis, qui presque seule a fixé l'attention de nos historiens dramatistes, n'est pas ce qui l'a frappé le plus, lui. Étranger à cette mêlée des passions et des ambitions personnelles, la révolution lui apparaît dans ses faits généraux : l'affranchissement du travail, l'abolition des priviléges, la division de la propriété, la défense du sol national; sous tous ces mots une seule chose : la liberté.

Quand nous nous plaçons avec lui à ce noble point de vue, les révolutionnaires de toutes les dates semblent réconciliés : Constitutionnels, Girondins, Montagnards. Au lieu d'épouser leurs vieilles querelles, nous aimons à les étudier dans leur œuvre collective, dont le caractère est si profondément marqué, qu'en dépit de toutes les réactions jalouses de la dénaturer, les Français sont restės, à travers l'Empire et la Restauration, la nation la plus démocratique de l'Europe. Alors, les architectes successifs de ce grand édifice, ces hommes que les circonstances ont faits ennemis, forment à nos yeux un cortège unique; ils nous apparaissent comme ces personnages des bas-reliefs antiques, marchant à la suite les uns des antres, la face tournée du même côté.

Je me suis dit bien des fois qu'une histoire de la Révolution française écrite dans ce sentiment serait un bon livre.

C'est que notre révolution n'est pas l'œuvre d'un parti; elle est l'œuvre de la raison humaine, représentée ce jour-là par le peuple français.

Il ne faut que du bon sens maintenant pour comprendre cette idée philosophique; il fallait une singulière hardiesse d'esprit de la part d'un étranger, jeté au milieu de nos tempêtes sociales, pour s'exprimer comme le fit le poëte danois Baggesen, dans une lettre dont nous demandons la permission de traduire un passage.

Cette lettre est datée de Paris, le 30 juillet 1794, deux jours après la mort de Robespierre;

« Moi aussi, j'ai éprouvé maintes fois la tentation de ramener tous ces grands faits à l'unité épique, en les concentrant sur la personne d'un héros; j'ai cherché ce héros tour à tour en la Fayette, en Mirabeau, en Roland, en Vergniaud, en Robespierre; mais bientôt l'épopée est devenue trop grande pour souffrir un rôle dominant. « Retire-toi, Satan!» me suis-je écrié, et j'ai cessé d'attacher à aucun personnage particulier un intérêt vérita– blement puéril. L'acteur de ce magnifique drame est invisible: c'est le Genus humanitatis élevé à de colossales proportions, qui emprunte les traits de mortels visibles pour se manifester à des yeux mortels. Mais parmi ceux qui reçoivent cet honneur de l'incarnation, le simple soldat qui tombe au cri de Vive la République! le matelot qui, de la dernière batterie de son navire submergé, lance encore le tonnerre, le brave ouvrier dont les sueurs coulent jour et nuit pour forger le fer libérateur de son pays, représentent aussi bien ce génie à mes yeux que Robespierre lui-même. »

Il suffit de pénétrer un peu dans l'histoire de notre révolution pour reconnaître, en effet, que les individus et les assemblées ont rarement donné l'impulsion; ils l'ont presque toujours reçue. La puissance exercée par certains hommes venait bien moins de leur propre valeur, qu'elle ne leur était communiquée par le mouvement extérieur. Cela est si vrai, que tous ceux qui ont compté sur leur force individuelle pour résister à ce mouvement ont été brisés

comme roseaux.

Parcourez les cahiers du tiers état, ceux de Paris surtout; ce sont des mandats impératifs; le mérite des représentants est de leur avoir obéi; ils contiennent la Déclaration des droits, la Constitution de 91 et les décrets du 4 août; tout se trouve dans ces cahiers, jusqu'au nom d'Assemblée nationale, dont l'invention n'appartient ni à M. Legrand ni à l'abbé Sieyes.

La réunion des trois ordres avait été réalisée dans la session des états du Dauphiné six mois avant la séance du Jeu de paume.

Quand la Constituante abolit les priviléges féodaux, le peuple avait déjà livré aux flammes les archives des châteaux qui conservaient ces priviléges.

Quand la Convention proclama la République, la destruction de la monarchie était déjà un fait accompli, moralement depuis la fuite à Varennes, effectivement depuis le 10 août. Le lendemain de ce jour, le peuple avait brisé toutes les statues des rois, et l'Assemblée législative, en ne prononçant que la suspension de Louis XVI, était demeurée en deçà de l'opinion publique, qui demandait sa déchéance.

Quand la Convention décréta l'enrôlement de tous les citoyens en état de porter les armes, c'est que les députés des assemblées primaires étaient venus insister pour cette grande mesure de salut public.

Enfin, lisez les innombrables adresses envoyées à la Convention; vous verrez que presque toutes les décisions énergiques de cette assemblée ont été sollicitées, provoquées, forcées quelquefois par l'énergie de la nation. La terreur elle-même n'a fait que répondre à un cri universel d'alarme et de colère.

Cette action des masses prenant l'initiative, foulant aux pieds tout ce qui résiste, est un phénomène de l'ordre révolutionnaire. Le progrès n'affecte pas habituellement de pareilles allures. Ce mot fameux, formule saisissante de la souveraineté populaire :

Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde, ne devient vrai qu'en temps de révolution. En temps normal, Voltaire a réellement plus d'esprit que tout le monde. Quelques hommes supérieurs, êtres marqués du sceau divin, intelligences clairvoyantes, cœurs audacieux, sont frappés du rayon avant-coureur; leur voix, qui proclame la bonne nouvelle, demeure longtemps sans écho, méconnue, souvent étouffée par le ridicule ou le martyre; venir trop tôt c'est une erreur comme venir trop tard; c'est un crime aux yeux de la société, car c'est un désordre. Mais de telles considérations n'arrêtent point les glorieux téméraires, les heureuses témérités. Un jour, enfin, la minorité ayant convaincu la majorité, l'armée s'ébranle; elle

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