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digne du talent sérieux de M. Aimé Maillart. Les morceaux chantés par Nella sont presque tous remarquables, et l'air de la Jalousie procure à Balanqué, dans le rôle de Cecco, un grand succès comme chanteur et comme comédien.

Parmi les théâtres exclusivement dramatiques, pour suivre l'ordre hiérarchique et en même temps l'ordre chronologique, nous devons parler en premier lieu de l'Odéon, qui a donné, il y a déjà près d'un mois, une comédie en cinq actes et en vers de M. L. Bouilhet, l'auteur de Mælenis et de Madame de Montarcy. L'Oncle Million a la prétention d'être une comédie romantique. Nous y trouvons bien dans la forme les hardiesses de pensée et d'expression qui caractérisent celle école, mais le sujet lui-même est tellement connu et a été si souvent traité, qu'on peut le dire classique. On s'aperçoit que M. L. Bouilhet a eu le tort de se dire un jour qu'il allait faire une comédie, et de s'être mis à chercher de sang-froid une idée sur laquelle il pût la construire. Ce n'est pas ainsi que se font les auvres sérieuses : il faut que l'idée se forme d'abord dans le cerveau du poëte, il faut qu'elle le saisisse, et alors il éprouve le besoin de donner une forme à cette idée, et il en fait une comédie. M. L. Bouilhet, en plantant son drapeau dans le camp romantique, s'est sans doute pénétré de la manière de faire des chefs de cette

aurait dû remarquer que M. Victor Hugo n'a jamais pris la plume pour écrire une œuvre théâtrale sans avoir été sous l'influence d'une pensée première qui l'inspirait et le dominait : pensée souvent paradoxale, quelquefois inadmissible, mais toujours neuve et toujours grande. Une idée de ce genre avait, il est vrai, présidé i la conception du drame d'Hélène Peyron, mais nous en avons vainement clierché une semblable dans la nouvelle æuvre de M. Bouillet. Et d'abord ce titre : l'Oncle Million, annonce évidemment les effets de cette attraction qui sollicite les âmes vénales å se tourner vers l'argent, comme l'aiguille aimantée se dirige vers le pôle. Qui se serait douté, en lisant l'affiche, que cette comédie nous représenterait les infortunes d'un jeune poëte renié par sa famille, parce qu'il s'adonne à la littérature? Tel est cependant le sujet de l'Oncle Million. Cette donnée un peu vieillie étant acceptée, elle ne pouvait nous intéresser qu'à la condition d'être certains que le héros a une vocalion véritable. Or l'auteur ne s'est pas donné la peine de nous éclairer sur ce point, qui est pourtant capital. Avons-nous sous les yeux un écolier pédant ou un génie méconnu ? Nous ne le savons pas positivement, car jusqu'au dénoù ment Léon Rousset n'arrive à aucun succès littéraire, et nous n'avons comme garantie de son talent que l'opinion nécessairement fort

école;

prévenue de son amante et celle de l'oncle au million, brave négociant retiré, qui pourrait fort bien ne pas être très-lin connaisseur en fait de poésie française. En revanche, ce malheureux poëte est en butte à l'anathème de toute sa petite ville natale, qui ne lui pardonne pas ses aspirations vers la littérature, et à la malédiction de son père, qui le chasse de chez lui. L'n tel déchainement est-il naturel, et une pareille métrophobie estelle vraisemblable ? Ces sentiments-là sont-ils encore de mise, même en province ? Pour notre part, nous nous refusons à croire les départements aussi en retard sur Paris. Et maintenant que nous avons épuisé les reproches que nous avions à adresser à la pièce de M. Bouilhet, nous nous plaisons à reconnaître qu'il a su broder sur ce canevas plusieurs scènes charmantes où brille l'esprit le plus franc et le plus vrai. Le rôle du père de Léon surtout est émaillé des mots les plus heureux. On connait le talent de M. L. Bouilhet comme versificateur hardi, nous ne croyons pas nous tromper en disant que jamais peut-être il n'a manié le vers avec plus de nerf et de mordant. C'est ce qui nous fait regretter davantage que le fond ne soit pas plus digne de la forme.

Les sujets nouveaux sont décidément une chose difficile à rencontrer au théâtre; si nous ne craignions de répéter à tout propos la même critique, nous attaquerions encore par ce même côté la pièce qui vient de voir le jour au Vaudeville. Cependant il y aurait de l'injustice à porter un jugement unique et général sur la comédie de M. Sardou. Les Femmes fortes sont une auvre complexe et à double face, une sorte de Janus dramatique, dont un visage est frais et charmant el parle ce langage doux et retenu de la femme spirituelle et décente, tandis que l'autre nous offre les traits masculins de ces créatures hardies qui, le sarcasme à la bouche, sont toujours occupées à revendiquer les droits de leur sexe opprimé. La véritable force des femmes est dans leur faiblesse mème, telle est la thèse que soutient l'auteur. Pour en fournir la preuve, il a fort habilement traité les scènes où il montre son héroïne enlacant dans des filets invisibles un Américain grossier qui arrive du nouveau monde pour ruiner toute une famille. Malheureusement, pour faire opposition à ce caractère principal, et comme contre-partie de son sujet, M. Sardou nous a exbibé une série de types surannés et déplaisants : des femmes auteurs, des femmes viriles, des femmes libres qui tiennent les propos les plus risqués, et dont l'apparition donne lieu à des scènes pour le moins fort équivoques. La démonstration de l'idée première ne comportait certainement pas ces développements de mauvais aloi. Les ombres du tableau, trop fortement accusées, nuisent aux

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lumières au lieu de les faire ressortir. Le groupe principal est réussi, mais les motifs accessoires le déparent.

Nous ne voulons pas terminer cet article sans dire au moins quelques mots sur un ouvrage qui ne pouvait par son cadre prétendre à une valeur littéraire, mais que son actualité et surtout l'effet qu'il produit rendent intéressant à plus d'un titre. Nous voulons parler des Massacres de Syrie. Pour notre part, nous n'aimons pas en général ces pièces qui déroulent aux yeux du public les événements contemporains, ordinairement fort altérés par la passion du moment. Il nous parait presque ridicule de mêler à des fails réels les éléments nécessaires à la composition d'un mélodrame. Le vrai et le faux ainsi accouplés se heurtent et se repoussent, et on ne peut s'empêcher de sourire en entendant des personnages connus débiter le fatras du boulevard du crime. Malgré cela, il est fort curieux d'étudier à quel point de vue a été trailé ce sujet des massacres de Syrie, et d'examiner surtout quel rôle y a été assigné au gouvernement et å l'armée turques. Certes nous ne prétendons pas défendre la conduite odieuse des Ottomans dans l'Asie Mineure; nous comprenons les motifs d'une dérogation aux ménagements ordinaires. Mais il n'en est pas moins singulier de voir une pièce destinée à être jouée devant les masses, et où la Porte est signalée ouvertement comme ayant fomenté les troubles et armé elle-même le bras des Druses pour le massacre des chrétiens d'Orient. Le public qui se presse chaque soir au théâtre du Cirque s'associe à ces idées, et on sent courir sur cet amas de têtes un frémissement d'indignation contre la Turquie. Il est d'autres tableaux qui excitent un enthousiasme indescriptible; ceux qui reproduisent exactement les faits sont assez saisissants, et on ne saurait se faire une idée des cris et des trépignements par lesquels on accueille Abd-el-Kader lorsque des musulmans frénétiques trainaient dans la boue le drapeau de la France, et que l'émir relève et défend ce même étendard contre lequel il a combattu pendant dix-huit ans !

EUGÈNE DESMAREST.

Le secrétaire de la rédaction,

C. BERXEL.

Paris. — Typographie Henri Plon, imprimeur de l'Empereur, rue Garancière, 8.

SOUSCRIPTION

AU PROFIT DES OUVRIERS MALHEUREUX DE LONDRES.

LETTRE DU LORD-MAIRE.

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Au commencement de ce mois, les journaux anglais étaient remplis des détails les plus navrants sur les souffrances de la population ouvrière de Londres, accablée par la rigueur de la saison, l'interruption du travail, et décimée en outre par la fièvre typhoïde. On ajoutait que les bureaux de secours étaient assiégés d'indigents qui mouraient littéralement de faim.

Nous ne pûmes rester indifférents au récit de douleurs si dignes d'intérêt. La France n'a pas oublié la sympathie que nos voisins de l'autre côté du détroit ont montrée, à l'époque des inondalions, pour nos compatriotes malheureux.

Nous crûmes pouvoir, au nom de la Critique française, prendre l'initiative d'une démonstration en faveur des victimes de la crise qui pesait à Londres sur les classes laborieuses.

Nous ouvrimes une souscription dans nos bureaux, et nous écrivimes au lord-maire de Londres pour lui faire part de notre intention, en lui adressant notre offrande personnelle.

Déjà notre appel avait été entendu, et plusieurs souscriptions nous étaient parvenues, lorsque nous avons reçu de l'honorable lord-maire une lettre que nous sommes heureux de reproduire, i cause des sentiments qu'elle exprime, et des termes sympathiques qu'elle emploie pour caractériser les relations des deux pays.

.

a Mansion-house, Londres, 4 février 1861. » MESSIEURS, » Comme lord-maire de Londres, je m'empresse, avec un profond sentiment de gratitude, de reconnaitre l'intention libérale qui vous a inspiré la pensée de contribuer à soulager les souffrances éprouvées par les classes laborieuses de cette ville.

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» l'ous serez très-heureux d'apprendre, ce que j'ai beaucoup de satisfaction à vous annoncer, que la crise est passée, et que les ouvriers dont les travaux avaient été si complétement suspendus, et qui pendant quelque temps ont été si entièrement privés de leurs moyens d'existence, ont été mis à même de reprendre leurs occupations habituelles, de gagner pour eux et pour leurs familles cette subsistance que, pendant une courte période , la charité du public a été appelée à leur fournir.

» La charité du public a été si empressée et si abondante, la cessation de la gelée si subite, que la nécessité des secours a disparu alors que nous avions encore entre les mains de grandes ressources pécuniaires.

» Ces ressources ne sont pas épuisées : nous possédons un excédant pour lequel nous n'avons pas de demande immédiate. J'ai donc considéré qu'il était de mon devoir d'annoncer au public anglais que nous n'avions plus besoin d'autres contributions.

» Dans ces circonstances, je vous serais obligé si vous vouliez bien déterminer et me faire connaitre quel emploi de votre bienveillante contribution pourrait le mieux vous convenir.

» Comme lord-maire de Londres, comme membre du Parlement, comme homme public par conséquent, j'accueille (I hail) avec le plus grand plaisir possible chaque incident de la nature de celui-ci, comme tendant d'une façon puissante à l'extension des sentiments amicaux entre nos deux pays, et comme de nature à empêcher toute rupture de cette paix si utile au monde entier.

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» J'ai l'honneur, etc.

» WILLIAM CUBITT, Lord-maire de Londres, membre du Parlement pour Andorer.

En présence des termes de cette lettre, la souscription dont nous avions eu la pensée devenait heureusement sans objet.

Nous avons eu recours à la bienveillante publicité des journaux quotidiens pour annoncer que nous n'y donnions pas suite, et prévenir les personnes qui avaient déjà répondu à notre appel que les sommes qu'elles avaient versées étaient à leur disposition.

Il ne nous reste plus qu'à remercier nos confrères et les souscripteurs de l'empressement qu'ils avaient mis à s'associer à notre euvre.

LES DIRECTEURS DE LA REVUE.

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