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l’avenir politique aurait manqué des enseignements fournis par ces fiers indépendants, pionniers de la liberté comme du travail.

Aussi, malgré notre respect pour les nationalités, nous reconnaissons volontiers qu'une nationalité ne mérite intérêt qu'aulant qu'elle accomplit dans l'histoire de l'humanité un rôle utile. C'est ce qui explique l'anéantissement de tant de grandes nationalités après leur mission sociale terminée. Avoir été ne constitue pas un droit pour continuer d'étre. En d'autres termes, et quoique ce puisse sembler un paradoxe, le droit des nations n'est pas dans leurs mérites du passé, mais dans leurs promesses d'avenir. Notre auteur, du reste, semble admettre cette théorie, car il dit : « Les véritables propriétaires de ce continent sont ceux qui savent tirer parti de ses richesses. »

Ce qu'il y a de remarquable dans ces entreprises de défrichement, qui entraînent l'Américain à des centaines de lieues de l'endroit qui l'a vu naître, c'est que pour lui ce n'est pas fuir sa patrie, mais l'agrandir. Chaque coup de hache qu'il donne est au profit de l'Union; il compte bien que son champ deviendra l'emplacement d'une ville, et que son log-house se transformera promptement en palais. Il y a d'ailleurs parmi ses instruments de travail un talisman précieux qui le tient en constante communication avec ses compatriotes absents : c'est le journal. « Les pionniers, dit A. de Tocqueville, s'enferment dans les solitudes de l'Amérique avec une hache et des journaux. » Le journal, en effet, c'est son repos du soir, c'est son étude intellectuelle, c'est la conlinuation de sa vie politique. Avec le journal, il assiste aux meetings, il donne son vote, il conserve ses droits de citoyen. Ce qui sait, en effet, la force morale de l'Américain, c'est d'avoir une foi politique qu'il n'abjure jamais. Au milieu même des bois, il conserve le sentiment de sa dignité personnelle comme citoyen, et quoiqu'il n'ait d'autres commensaux que les bètes sauvages, il n'oublie pas qu'il fait partie d'une grande nation. De là vient que ce peuple, qui ne semble occupé qu'à poursuivre ses intérêts matériels, conserve cependant en lui une puissante force morale, qui seule peut conduire aux grandes destinées.

Nous n'avons pu que sommairement indiquer les qualités de ces @uvres dérobées à la tombe d'Alexis de Tocqueville. Les correspondances, surtout, qui en forment une notable partie, se refusent à l'analyse. Ce sont en général, il est vrai, des méditations sérieuses, plus profondes même peut-être que ne le soupçonne l'écrivain, mais développées avec tous les charmes d'une conversation amicale, et souvent élégante jusqu'au raffinement. Ce que nous avons de mieux à faire est d'y renvoyer nos lecteurs.

Nous ne pouvons terminer cet article sans rendre hommage aux mérites de la Notice biographique que M. Gustave de Beaumont a consacrée à la mémoire d'Alexis de Tocqueville. D'un souvenir d'amitié il a fait une cuvre littéraire, mais sans prétention, et nous dirions même sans indulgence, si Tocqueville en avait eu besoin. Du reste, sans vouloir en rien diminuer le talent de l'élégant biographe, nous devons dire que sa tâche était facile. Pour faire aimer et apprécier Alexis de Tocqueville, il n'avait qu'à raconter.

ÉLIAS REGNAULT.

a

LES HOMMES D'HOMÈRE,
ESSAI SUR LES MEURS DE LA GRÉCE AUX TEMPS HÉROÏQUES,

PAR S. DELORME (1).

Le nom d'Homère domine toutes les histoires et toutes les littératures. Si l'on fait abstraction des livres consacrés, au point de

vue chrétien, par l'inspiration divine, il n'est rien de plus grand que l'æuvre d'Homère dans les annales de l'esprit humain. Marie-Joseph Chénier a été l'interprète du sentiment universel,

(1) Didier et Cie, libraires-éditeurs.

lorsqu'il a écrit ces beaux vers, qui sont dans la mémoire de tous :

Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère,
Et depuis trois mille ans Homère respecté,

Et jeune encor de gloire et d'immortalité. Il fut un temps, et ce temps n'est pas bien loin de nous, où l'on considérait les æuvres du génie humain comme le produit de l'effort spontané d'une conception purement individuelle. Ainsi, pour emprunter une comparaison à l'époque homérique dont nous allons nous occuper, on se figurait que les poëmes naissaient comme Minerve, qui sortit tout armée du cerveau de Jupiter. Dans cette donnée, les poëtes épiques, Homère, Virgile, le Dante, Milton, étaient de grands fantaisistes, des artistes doués de facultés exceptionnelles, qui apparaissaient de loin en loin dans la série des âges, mais qui auraient pu indifféremment, par un caprice de la nature, naitre à une époque ou à une autre. C'est cette illusion, pour le dire en passant, qui a produit, dans le genre spécial de la poésie épique, tant d'honorables mais insuffisants efforts, et tant de burlesques tentatives.

Cette illusion s'est évanouie. On a cessé de croire à la possibilité permanente de l'apparition d'un poëme épique. La critique moderne ne sépare plus les écrivains du milieu dans lequel ils ont vécu, des sources où ils ont puisé l'inspiration, des meurs nationales qu'ils ont reflétées. Peu à peu la philosophie de l'histoire a pénétré dans l'appréciation des æuvres littéraires, et l'on peut dire, sans exagération, que le sens social des livres n'a jamais été mieux compris que de nos jours.

M. Delorme appartient à la nouvelle école. Il a eu la bonne et saine pensée de retrouver, par une étude approfondie d'Homère, la physionomie des premiers åges de la Grèce. C'est une véritable résurrection accomplie à force d'art et de patientes recherches. Le voilà, ce beau et ingénieux pays, avec ses croyances, ses aspirations, ses vices impétueux, symptômes d'une civilisation qui commence, ses grandeurs ébauchées, prélude d'une autre civilisation qui s'annonce. La Grèce barbare est là qui palpite sous nos yeux, et sous cette enveloppe brutale dans sa beauté native, la Grèce de Périclės se laisse déjà deviner.

Il suffit de parcourir les têtes de chapitre de ce patient commentaire pour voir à quelle profondeur M. Delorme a fouillé son sujet. Les Dieur, la Légende d'Hercule, la Guerre, le Meurtre et le Butin, la Force et la Vaillance, l’Astuce, les Appétits sensuels, représentent le côté grossier de l'ébauche sociale dont Homère nous a laissé la magnifique légende. Les chapitres sur le Sens moral, la Famille, l'Amitié, l'Hospitalité, le Sentiment du beau, nous permettent d'entrevoir comme l'aurore d'une société plus douce, plus humaine, moins asservie aux contagions des sensualités primitives.

Il faudrait reproduire le livre tout entier pour suivre l'auteur dans les détails infinis de son sujet; tel n'est pas notre but; il nous suffira d'en indiquer les traits principaux. · Pour la science moderne, dont M. Delorme est l'intelligent disciple, l'Olympe n'est plus une création de l'imagination des poëtes; c'est l'humanité divinisée par le sentiment populaire. On retrouve au ciel l'écho des passions de la terre et l'image des goûts, des besoins et des faiblesses de l'humanité. Les dieux naissent, souffrent, combattent, aiment et haissent comme les hommes. Il y a dans l'Olympe une sage-femme qui préside aux accouchements des déesses; les repas des dieux ne sont ni moins bruyants, ni moins tumultueux que les festins des hommes; on s'y livre aux plaisirs de la bonne chère avec autant de sensualisme et d'avidité. La foi conjugale n'est pas mieux gardée dans les ménages des immortels que dans les unions terrestres. La ressemblance entre les deux mondes est si parfaite, qu'il n'est pas jusqu'aux plus vulgaires habitudes de la vie de tous les jours qui ne soient transposées dans les sphères de l'Olympe. Les dieux ne dédaignent pas de s'acquitter eux-mêmes des soins

que

les héros, il est vrai, ne jugeaient pas au-dessous d'eux, et que, dans nos sociétés plus raffinées, nous abandonnons à des mains mercenaires. Homère nous montre à chaque instant les dieux attelant et dételant leurs chevaux.

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En interrogeant l'Iliade et l'Odyssée avec cette ardente curiosité qui est la passion du savant, on retrouve tous les éléments qu'offre à l'observation la vie sociale dans l'enfance des peuples. La piraterie, consacrée par les meurs, au point de sembler légitime; la force physique érigée en honneur, la vaillance considérée comme la première des vertus; le butin, objet des convoi. tises universelles; le mensonge et l'astuce reconnus synonymes de l'habileté, la vengeance se transmettant dans les familles par le lien de la solidarité dans la haine; le meurtre excusé comme l'égarement momenianė d'une passion, qui semble moins coupable en proportion de l'excès de sa violence : telle est l'ébauche du monde grec, ainsi qu'il nous apparait dans Homère, avec une sauvage grandeur. Envisagés sous ces couleurs, qui sont celles de la vérité historique, les contemporains du grand poëte présentent plus d'un caractère d'analogie avec nos Francs de l'époque mérovingienne.

Au milieu de toute cette barbarie, se dégage le type du héros, comme on le comprenait alors: ce type se résume dans la grande figure d'Achille. Achille a les défauts — j'allais presque dire les vices de sa race et de son siècle, mais il en a toutes les grandeurs poussées jusqu'au sublime; il est le plus beau, le plus fort, le plus vaillant, le plus hospitalier, le plus généreux, le plus amical des Grecs.

Il y avait dans l'œuvre conçue par M. Delorme un sujet délicat à traiter, celui de la situation et du rôle des femmes dans le monde. homérique. Il l'a traité avec autant de goût que de tact, dans une mesure aussi éloignée de la pruderie que de la grossièreté du langage. Dans son curieux chapitre intitulé les Appétits, il nous montre quelle large part était, faite aux brutalités des sens dans la société décrite par Homère. Une des conséquences de la guerre, c'était le droit pour les vainqueurs de disposer des captives que le sort des armes avait fait tomber entre leurs mains; les femmes et les filles de ceux qui avaient succombé dans la lutte devenaient la proie du héros qui avait remporté la victoire. Les mæurs ne comportaient ni ménagements ni scrupules. Briséis est

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