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autre langage, un autre sentiment qu'en parlant au public. C'est là, du reste, une des conditions essentielles d'un bon livre, l'honnêteté dans le talent.

Voici ce qu'il écrit de Calwel, près de New-York, à son ami M. Louis de Kergorlay :

« La seconde chose que j'envie à ce peuple, c'est la facilité avec laquelle il se passe de gouvernement. Chaque homme se regarde ici comme intéressé à la sûreté publique et à l'exercice des lois. Au lieu de compter sur la police, il ne compte que sur lui-même. Il en résulte qu'en somme, et sans qu'elle paraisse jamais, la force publique est partout. C'est une chose vraiment incroyable, je t'assure, que la manière dont ce peuple se maintient en ordre, par le seul sentiment qu'il n'a de sauvegarde contre lui que dans lui-même. »

Assurément il y avait là quelque chose de bien neuf pour un homme venu de ce pays de France, où le peuple s'est depuis des siècles tellement déshabitué de toute action personnelle, qu'il rend le gouvernement responsable de tout, même de la pluie et du beau temps, non toutefois sans une certaine logique, puisqu'il suffit de consulter notre histoire pour voir que

les

gouvernements ont toujours affecté de s'ériger en Providence.

Aussi le contraste des institutions politiques à l'étranger, et surtout du sentiment politique, agit-il toujours fortement sur Alexis de Tocqueville.

Le self-government des Anglais lui inspire les réflexions suivantes :

« Enfin, ce qui empêche de laisser faire, même bien, ses affaires au gouvernement, c'est tout simplement l'envie de les faire soimême. C'est cette passion d'être maître chez soi, důt-on y faire des sottises, qui caractérise si essentiellement aujourd'hui la race anglaise. J'aime mieux mal conduire ma charrue moi-même que d'en livrer les manches à tenir à l'État. Nous avons nous-mêmes quelque chose de ce sentiment dans la vie privée. Les Anglais le portent au plus haut point dans la vie publique locale. »

Beaucoup de personnes, et A. de Tocqueville semble partager

.

cette opinion, attribuent ces contrastes à une question de race. Nous n'acceptons pas cette théorie. Selon nous, ce n'est qu'une question d'éducation, expliquée par l'histoire des deux peuples, dont l'un a gagné ses batailles contre la royauté quand l'autre les perdait. Mais, dans les commencements, le sentiment de l'indépendance et de la dignité personnelle était au moins aussi prononcé en France qu'en Angleterre. Depuis les malls des Francs jusqu'aux états généraux de Philippe le Bel, les traditions des assemblées nationales s'étaient toujours conservées. Et, dans ces états généraux, tenus le 10 avril 1304, le tiers se montrait bien plus soucieux de ses droits que la bourgeoisie anglaise de la même époque. Louis le Hutin, fils de Philippe le Bel, fut non-seulement obligé de livrer aux ressentiments populaires Enguerrand de Marigny, le Strafford du temps, mais encore il fut tenu de déclarer par acte public, tant pour lui que pour ses successeurs, «qu'il ne se » pourrait à l'avenir lever aucuns deniers dans le royaume que

du » consentement des trois états ». Il devait se passer encore bien des années avant que les Anglais obtinssent une déclaration aussi précise. Il est vrai qu'une fois obtenue, ils sauront mieux la faire observer. Mais, dans toute cette période des derniers Capétiens et des premiers Valois, il y a lutte constante du tiers état contre les empiétements monarchiques. En 1355, le roi Jean est obligé de signer une charle qui fixe irrévocablement le droit souverain des assemblées; en 1356, une nouvelle charte, contenant un plus grand développement de libertés, est signée par le régent (depuis Charles V).

Nous n'avons pas à raconter les trahisons par lesquelles la royauté, violant tous ses engagements, confisqua successivement les droits qu'elle avait reconnus. Il nous suffit de dire que, les Français ayant, pendant de longues années, conservé le sentiment de leur dignité personnelle, ce n'est pas à une question de race qu'il faut attribuer leurs affaissements ultérieurs, mais à des questions de violence et d'oppression.

Et encore, nous ne parlons pas du grand établissement communal, si universel et si durable, qui donnait en France mieux

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que partout ailleurs l'exemple du self-government,

avec droit d'élection, droit judiciaire, droit militaire, droit de voter l'impôt, de le recouvrer et de l'employer. Ne sommes-nous donc pas

de même race que nos ancêtres, et n'y a-t-il pas là tout autre chose qu’un fait d'ethnographie ?

Les amis d'Alexis de Tocqueville et les appréciateurs de son talent avaient espéré trouver au moins un dédommagement à sa fin prématurée dans des fragments faisant suite à son excellent travail sur l'ancien régime et la révolution. Mais il ne s'est rencontré que de nombreuses notes qu'aucune main téméraire ne pouvait coordonner. Deux chapitres seuls ont paru assez complets pour les joindre au recueil des æuvres inédites que nous annonçons. On y retrouve la même finesse d'aperçus, la même sûreté de goût et le même amour de liberté que dans le volume si justement estimé du public.

Après avoir examiné l'état de la société française avant la révolution , Alexis de Tocqueville avait élé conduit par la série de ses études à apprécier l'état dans lequel la révolution avait laissé le pays. Sa pensée s'arrête à ce moment solennel où il est permis de mesurer l'abîme que le grand mouvement de 89 avait créé entre l'ancien et le nouveau régime.

Il est frappé de deux faits : le premier, c'est la facilité avec laquelle les gouvernements immédiatement issus de la révolution ont été absorbés par le pouvoir absolu; le second, c'est la persistance du sentiment révolutionnaire au milieu d'un peuple qui semblait renoncer si aisément à la réalisation de l'idéal politique

la révolution elle-même. Il est tombé dans l'erreur commune. Il a demandé au temps ce que le temps ne comportait pas. 93 fut non un gouvernement, mais une bataille; non un établissement, mais un renversement. Lorsqu'une réforme rencontre de folles résistances, les premiers athlètes du mouvement social sont forcément des démolisseurs; ceux-là préparent l'avenir. Ils ne le réalisent pas. Malheureusement entraînés par les ardenrs de la latte, ils oublient toute mesure ; ils vont jusqu'aux violences. Alors les ennemis terrassés reprennent espoir, car ils savent que la réac

posé par

tion est prochaine. La violence turbulente et désordonnée donne des chances de succès aux concentrations d'autorité, et dans le commencement tout le monde croit gagner au change. M. de Tocqueville s'étonne que la nation fût restée révolutionnaire. Mais elle n'avait jamais été que cela. Elle avait compris le renversement de la monarchie; elle n'était pas mure pour le règne de la

; démocratie régulière. La démocratie, c'est l'établissement d'institutions libres, l'indépendance personnelle, le respect du droit de chacun et de tous.

Remarquons que la multitude soulevée ne détruisait pas le pouvoir central, mais le gardait pour elle, et en usait avec toutes les colères de longues souffrances et toutes les passions d'une lutte effroyable. Il n'y a de déplacé que le roi, mais toutes les altributions du pouvoir souverain sont maintenues par les maîtres nouveaux, aggravées par l'inexpérience de mains inaccoutumées au fardeau, et agissant souvent en sens contraire.

Celte histoire du passé nous explique comment, à cette époque, le peuple français est plus révolutionnaire que libéral; il est accessible aux émotions de la lutte , il n'est pas encore préparé à l'application des principes. Dans sa colère, il renverse; puis il considère le renversement comme un triomphe, tandis que ce n'est que le moyen du triomphe, à la condition de fonder des institutions qui puissent donner à la société la sécurité et le progrès.

Après ces courtes observations, nous n'avons que des félicitations à adresser à la mémoire de l'élégant et savant écrivain, que la démocratie peut réclamer pour un des siens.

Nous ne saurions signaler toutes les charmantes pages multipliées dans ces deux volumes. Soit que l'auteur s'épanche dans une correspondance amicale, soit qu'il fasse la description du désert, soit qu'il compare les institutions américaines aux nôtres, on y rencontre la même finesse de sentiment mêlée à une légère teinte de tristesse. Chateaubriand a peint avant lui les sauvages beautés du nouveau monde, où il promenait ses vagues rêveries. Mais il y a toujours dans les pages mélancoliques de Chateaubriand un certain air de charlatanisme. On dirait qu'il médite ses afflictions pour les orner de fleurs littéraires. Alexis de Tocque-ville ne vise jamais à l'effet, et par cela même il émeut davantage.

Quoi de plus charmant que le chapitre intitulé Course au lac Oneida ! Quelques habitants des forêts ont appris au voyageur que sur une petite ile surgie au milieu du lac avait vécu, pendant quelques années, un Français qui avait fui la tourmente révolutionnaire. Lå, seul avec une compagne dévouée, il avait demandé la paix au désert, oublieux des soucis du vieux monde, et fuyant même l'aspect des colons du monde nouveau. Puis tout à coup le couple exilé disparut, sans que personne pùt dire quel avait été son sort. A. de Tocqueville voulut rendre visite aux lieux qui avaient abrité ce Français sans nom, soit pour y interroger les débris des pénates de l'exil, soit pour y recueillir quelques reliques d'une lointaine infortune. Mais sur la plage, où il débarque pieusement, rien ne répond à sa curiosité ou à ses émotions. La nature luxuriante de ces contrées a couvert de sa riche végétation l'endroit ou fut la cabane, le champ où furent les moissons. Toute trace humaine a disparu : la solitude a repris ses droits. Il y

a dans le récit de l'auteur un ton comme involontaire de mélancolie qui cherche à se dissimuler. On dirait une douce complainte nostalgique profondément sentie et timidement exprimée.

Dans le fragment intitulé Quinze jours au désert, l'auteur nous met en présence de quelques débris de cette nation des Peaux-Rouges, qui, reculant à mesure que les blancs approchent, se dépeuple aussi rapidement que se multiplient ses rivaux. Il y a sans doute quelque chose d'attristant à voir une immense population, dispersée par le souffle de la civilisation, et s'effeuillant homme par homme, sans avoir la puissance de renaître, comme les feuilles du désert. Mais aussi il y a là un grand enseignement qui nous démontre que la loi du travail est une loi de souveraineté. Si les immenses territoires autresois occupés par les PeauxRouges étaient encore en leur possession, nous serions privés de toutes les richesses que nous envoie l'Amérique ; l'industrie européenne, concentrée dans le vieux monde, n'aurait eu aucun des développements qu'ont amenés les échanges transatlantiques, et

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